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Psychiatre infanto-juvénile et psychothérapeute.

Ph. Kinoo (2001) "Homoparentalité : adopter n’est pas éduquer", Le Vif-L’Express, Rubrique "Idées", 03.08.01.

Une nouvelle question « de société » se pose actuellement.  Les couples homosexuels devraient-ils pouvoir adopter un enfant ?

A quoi décider ?  Quels sont les repères pour s’orienter dans le problème que recouvre une telle question ?  Sur ce sujet, on pose habituellement aux « psys » la question suivante : « Est-ce bon ou pas pour un enfant d’être élevé par un couple homosexuel ? »  Notons déjà que, dans la question posée, on dit « élevé »  ou « éduqué », et non pas « adopté »

Et précisément, cette différence de mot à toute son importance.  Adopter un enfant est tout différent de l’éduquer.  Un débat sur l’adoption d’un enfant est, ou devrait être, différent d’un débat sur les conditions de son éducation.


Eduquer un enfant :

    « Est-ce bon pour un enfant d’être éduqué par un couple homosexuel ? » Avant de répondre, voyons comment on répondrait à la question suivante : « Est-ce bon pour un enfant d’être éduqué par un couple hétérosexuel ? »  On voit mieux ainsi l’incongruité de la question.  La qualité de l’éducation n’est pas lié à l’hétérosexualité d’un couple, mais sera lié à la qualité des relations humaines qui s’y nouent, aux valeurs défendues et vécues dans la famille, au respect mutuel , etc.  S’il y a des relations violentes, abusives, irrespectueuses,… l’éducation de l’enfant en souffrira.

    Pour un enfant, être éduqué par un couple homosexuel n’est pas, en soi, « bon » ou « mauvais ».  Les enfants sont, plus qu’on ne le croit habituellement, capables de s’adapter à des situations différentes, y compris inhabituelles.  Certains sont éduqués par un père ou une mère seule, par des grands-parents, ou vivent en famille d’accueil,… Il y a toutes les situations de « familles recomposées » après divorce ou séparation. Toutes ces situations sont devenues presque aussi importantes en nombre que celles de parents mariés ou cohabitants.

L’enfant s’adaptera à ces situations, même peu habituelles, même après une épreuve douloureuse (décès d’un parent, séparation, incapacité permanente d’un ou des deux parents à assumer son rôle éducatif), d’autant mieux que les relations établies après le « traumatisme » seront de qualité.  Le concept de « résilience » chez l’enfant ( la faculté de résister aux effets négatifs d’un traumatisme, et, dans certains cas, la capacité d’en sortir « plus fort »), concept relativement récent objectivé par les psys, est une illustration de cette capacité d’adaptation .

    Comment l’enfant vit-il ces situations inhabituelles ?

    C’est en bonne partie en fonction du contexte de vie que l’enfant évoluera mieux ou moins bien. Certains éléments favorisent une adaptation et une évolution favorable.  Parmi ceux-ci, un élément primordial, c’est que la situation vécue par l’enfant lui soit expliquée le plus clairement et le plus simplement possible.  C’est l’angoisse face à des éléments incompréhensibles d’une situation qui mettent l’enfant en difficulté, bien plus que la situation elle-même, pour dramatique ou douloureuse qu’elle soit.


                Deux papas, deux mamans

    Les enfants s’adaptent même à avoir « deux papas », et/ou « deux mamans ».  En famille d’accueil par exemple, où ce sont souvent de jeunes enfants qui sont pris en charge et éduqués, ces enfants grandissent chez une « maman » dans la vie quotidienne, et voient un peu, voire parfois pas du tout, leur « maman de naissance ».  Pareil pour les papas.  D’autres enfants  grandissent élevés « comme un fils » par un « papa dans la vie », qui n’est ni père légal, ni père biologique, mais qui est pour eux un « père social » et un « père affectif ».  

    Si la situation est claire et les relations harmonieuses, l’enfant vivra le plus souvent ces situations sans difficultés particulières liées à cet état. Notons cependant que l’enfant, pour s’y retrouver, a besoin de comprendre la différence qui existe entre ses deux mamans et/ou ses deux papas.  Il ne s’agit pas pour l’enfant que d’une différence de personne, mais aussi et surtout une différence de statut.  Chacun représente une part de la fonction parentale, (parent légal, biologique, social ou affectif).  Et ce sont ces différences précisément qui lui servent de repères pour se situer lui, comme enfant, par rapport à ces parents et à leurs différences.


                Adoption et filiation : une question de limites

    De ce qui précède, on pourrait assez facilement se laisser aller à conclure qu’il n’y a pas de raison « psychologique » à s’opposer à une adoption d’un enfant par un couple homosexuel, masculin ou féminin.

    C’est oublier que l’adoption est tout autre chose.  Elle touche moins à l’éducation qu’à la filiation.  Or la filiation est précisément le montage juridique qui sert de repère à l’enfant pour son identité dans la société, dans une généalogie.  La filiation marque deux différences fondamentales dans notre société humaine : la différence généalogique et la différence des sexes.  C’est par rapport à ces différences que l’enfant prend sa place comme sujet humain, dès la «  déclaration à l’état civil ».

Même s’il élève son petit-fils après le décès du père, un grand-père ne pourra pas devenir « père adoptif » de son petit-fils orphelin. Gommant une « différence de génération », cet enfant deviendrait à la fois le fils et le frère de son père mort. Le législateur n’empêche pas l’éducation de l’enfant par le grand-père mais bien son adoption, mettant ainsi une limite garantissant la différenciation des générations.

    Permettre l’adoption par un couple homosexuel serait faire fi d’une autre limite : celle de la différence des sexes.  On est fils ou fille de deux parents, de l’un et l’autre sexe.  Certes, il arrive qu’on soit l’enfant d’une mère seule, mais ce manque, précisément, cette absence de père légal, par cette absence, renvoie malgré tout au père, un homme qui ne s’est pas déclaré…

Ne pas tenir sur ces limites de la différence, c’est dire que le droit d’adopter devrait être donné à quiconque le désire. C’est à cela qu’on arrive quand la tendance de la non-discrimination est poussée jusqu’à la négation de la différenciation

Poussons un peu le trait.  Imaginons non pas un couple –homosexuel ou hétérosexuel– mais un trio : un homme et deux femmes, ou deux femmes et un homme.  Imaginons-les intelligents, cultivés, vivant harmonieusement en cohabitation, y compris sur le plan sexuel.  Dans un souci de respect mutuel, ils décident d’adopter à trois un enfant.  Cette famille pourrait éduquer un enfant,- pourquoi pas ?-, dans de bonnes conditions, mais on perçoit mieux qu’il ne pourrait s’agir d’adoption.

Sans limites mises aux désirs, même compréhensibles, sinon légitimes, notre société devient, comme cet exemple le montre, un « self-service normatif », où chacun qui le souhaite obtiendrait une loi pour rendre possible et légal son désir.  Cependant, si une société permet cela, ce seront nos enfants qui y perdront leurs repères, qui grandiront dans un monde sans normes.

La filiation est un champ où le législateur doit, sans doute plus qu’ailleurs, veiller à tenir la limite du normatif.