philippekinoo.be

Psychiatre infanto-juvénile et psychothérapeute.

AC Brice, N. Casimir, A. Pereira, E. Kpadonou, Ph. Kinoo (2008), Les Ateliers avec Parents, Thérapie familiale, Genève, 2008, Vol. 29, N° 3.

 

I.    CADRE DE TRAVAIL
Dans le cadre de notre hôpital pédopsychiatrique de jour – le KaPP -, à côté des entretiens "familles" et d'un accueil spécifique pour les parents le matin et à 16h00 (Kinoo, 2005), nous avons développé également la pratique d'ateliers avec parents. C'est un dispositif très simple : inviter un (ou les deux) parent(s) à un atelier de l'hôpital de jour, avec leur enfant, parfois en individuel, habituellement en groupe.
C'est de ce dispositif groupal que vient le nom choisi, un "atelier avec parent": un atelier ou une activité que l'enfant connaît bien et où son père et/ou sa mère est invité à participer.
Ce n'est donc pas, un atelier "de parents" ou "pour parents" mais "avec parents", ce qui, dès lors délimite un champ de travail triangulaire : l'enfant, le parent, les animateurs d'atelier, et donc trois relations: parent-enfant; parent-animateur; enfant-animateur.
Cependant, si ce dispositif est simple en soi, les enjeux et les modalités sont souvent subtiles ou complexes.
Avant de décrire ce dispositif spécifique, quelques mots sur notre structure.
Le KaPP accueille 25 enfants entre 1 et 13 ans, répartis en 4 groupes ( 7 "petits", 6 "moyens", 7 "grands" et 5 enfants atteints d'autisme). L'essentiel du travail se fait en ateliers animés par une psychomotricienne, par une logopède, par un animateur sportif, par une animatrice d'atelier créatif, par les éducateurs, par les enseignants ou par un de nos psychologues pour un atelier conte.
Les psychologues ont des entretiens individuels, orientés par la psychanalyse.
Des entretiens avec les parents, sont assurés par le médecin pédopsychiatre et le psychologue référent en associant, selon les besoins ou la demande, l'éducateur ou l'assistante sociale référente ou une autre compétence de l'équipe. Le travail "famille" est d'orientation systémique.
Plus largement, l'ensemble des activités et de la vie quotidienne se réfère à la psychothérapie institutionnelle, ensemble de dispositifs où les média thérapeutiques servent de base à la construction du travail relationnel des enfants entre eux et des enfants avec les adultes .
Ayant toujours veillé à travailler en collaboration avec les parents, tout naturellement nous est venue l'idée d'ouvrir certains ateliers constituant la trame de la psychothérapie institutionnelle, aux parents eux-mêmes.

II.    OBJECTIFS GENERAUX
En pédopsychiatrie comme dans tout environnement qui s’occupe de promouvoir et soutenir le développement cognitif, affectif et relationnel de l’enfant, les intervenants ne peuvent omettre de collaborer avec les principaux acteurs de leur histoire que sont, fondamentalement, leurs parents.  Lorsque nous intervenons auprès d’un enfant, nous devons garder en tête que nous ne serons finalement présents dans la vie de cette famille que pour un court instant. Il nous faut pouvoir transmettre nos connaissances et compétences professionnelles afin de soutenir les parents dans leurs difficultés et leur incompréhension face à la maladie. D’autre part, les parents sont un trésor dont les ressources nous éclairent sur le fonctionnement de leur enfant. Leurs perceptions, leur propre histoire, leur souffrance sont une aide précieuse et nous éclairent sur la nature des liens qui les unit à leur enfant et qui inévitablement nourrissent leur relation. Face à des troubles psychopathologiques ou psychiatriques, prendre soin de l’enfant est un véritable parcours du combattant. En tant que professionnel, nous sommes privilégiés, protégés dans un cadre institutionnel, soutenus et contenus dans un milieu « fait pour ». Qu’en est-il des parents qui doivent faire face au trajet en métro avec un enfant autiste ou psychotique, au repas et la vie de famille avec un enfant agité et impulsif après une journée de travail? Reste-t-il beaucoup d’énergie à investir pour jouer, stimuler, mettre les limites? Nous ne pouvons parfois et malheureusement que constater l’épuisement des parents ainsi que le peu de gratification au sein de la relation parent-enfant. Il faut pouvoir parler de découragement après tant de lutte, reconnaître l’amour mais également les déceptions. Il faut souvent aider à faire un deuil, celui de l’enfant « idéal » tant attendu et se confronter à la "parentalité" , parfois pour la première fois.
Qu’est-ce être une maman comblée de 4 enfants puis dont le petit dernier s’oppose et s’agite tellement qu’il n’arrive pas à prendre du poids ?
Comment être parents d'un enfant différent, devant faire face à la réalité d'un diagnostic de psychose, devant faire le deuil de l’ « enfant idéal » projeté ?
Comment aider une maman tyrannisée par son enfant de 5 ans et démunie face aux professionnels notamment à cause des barrières de la langue?
Trois histoires, trois vécus de parents auxquels mes collègues ont été confrontées et dont elles vous parlent au travers des ateliers avec parents qu’elles ont réalisés.
Actuellement beaucoup de structures, dans le secteur de l’enseignement, de la santé mentale, des interventions précoces ou psycho-sociales, mettent sur pied les ateliers parent-enfant dans le soin et l’accompagnement des familles et de nos adultes en devenir, entre autre sur le modèle les « maisons vertes » ou « maisons ouvertes » de F. Dolto. Les professionnels y observent de précieux moments d’histoire relationnelle entre un enfant et son parent. Le temps d’une seconde, parfois toute une dynamique d’accordage affectif s'éclaire à nos yeux de tiers. On y vit des étonnements, des tensions, des joies que l’on catalyse et qui nous aident également à soutenir le parent et l’enfant à construire de meilleures voies pour se comprendre et vivre ensemble. Au KaPP également, nous avons choisi de développer un dispositif incluant les parents dans nos outils de travail. Les ateliers choisis sont multiples. Musique, jeux, psychomotricité, massages, escalade, piscine, chant, peinture, cuisine. Pour autant que cet atelier se concentre autour d’une activité simple qui nous semble agréable et constructive à réaliser entre parent et enfant.
Pour mieux définir ce que nous nommons « ateliers avec parents », nous allons tenter de dégager quelques objectifs concrets qui orientent sans cependant limiter le travail du professionnel au sein des ateliers avec les parents. Nous disons "tentative", car malgré les désirs et les projets du professionnel face aux orientations à donner à la rencontre, chaque atelier avec parent réserve des surprises et les modes d’interventions qui doivent souvent être reconsidérés, modifiés et réfléchis en équipe ou entre la famille et l'équipe (ou, plus précisément entre la famille et les "référents" famille de l'équipe).
Une pédopsychiatre de notre structure s’exprimera à des parents en ces termes : « Nous voulons vous donner l’occasion de réussir sans porter le poids de la structure ». Nous sommes effectivement souvent « seulement » des guides (pourrait-on dire des « gardes-fous » ?) qui provoquent, protègent et accompagnent au sein de la dyade parent-enfant une relation entre deux êtres en souffrance. Notre leitmotiv : Que les parents se déculpabilisent et qu’ils développent avec leur enfant un sentiment de mutualité et de plaisir partagé en améliorant la qualité de leur mode interactif, c'est-à-dire, en améliorant leurs compétences parentales.
Au sein des ateliers, nous soutenons le parent dans la compréhension du mode de fonctionnement de leur enfant. Nous apprenons avec lui à gérer ses besoins particuliers (hypersensibilité, angoisses, besoin de limites, frustration…). Tantôt l'objectif sera plus axé sur un apprentissage, une stimulation, tantôt l'objectif sera plus relationnel, plus "émotionnel interactif".

Nous aidons par exemple le parent et l’enfant à:
- Mettre les mots justes sur ce qu'ils ressentent
- Développer les possibilités de compréhension et de langage à travers le jeu
- Partager autour du jeu, leur culture, leurs souvenirs.
- Augmenter leur estime de soi au travers d’expériences relationnelles valorisantes.
Nous cherchons à ce que le parent:
- Observe et/ou découvre les capacités de son enfant afin d’augmenter la compréhension de son développement ou du trouble du développement.
- Apprenne et mette en pratique des moyens concrets pour le stimuler et entrer en interaction positive avec lui.
- Identifie quelques-unes de ses compétences et difficultés par rapport aux moyens qu’il utilise pour répondre aux signaux de son enfant.
- Nomme des situations où il se sent en confiance dans son rôle de parent. Souvent cela est révélé grâce au soutien et/ou observation du professionnel (le tiers présent).
Notons que les effets de ces interventions et rencontres ne pourraient vraisemblablement être ressenties positivement si le parent ne se sentait pas accueilli et reconnu dans sa valeur de père ou de mère au sein de l’institution. Le travail de l’intervenant, soutenu par la psychothérapie institutionnelle, est également celui de permettre l’établissement d’un lien de confiance et de respect mutuel. Nous oeuvrons intrinsèquement à construire un lien positif de rapprochement et de collaboration entre les parents et le professionnel. Nous proposons un espace privilégié aux parents afin de leur donner l’occasion d'être orientés, contenus, valorisés et soutenus par l’intervenant dans leurs initiatives heureuses ou malheureuses avec leur enfant.
Instaurer la confiance, ouvrir un espace d’écoute aux familles est fondamental et permet de mettre en jeu des questions essentielles mais toutefois difficiles à appréhender et à gérer au sein des ateliers.
Comment créer cet espace pour chacun ? Dans les difficultés rencontrées par nos collègues, nous entendons des interrogations telles que : Comment faire comprendre l’intervention du professionnel sans être perçu en délit d’ingérence sur le territoire parental ? Jusqu’où mener l’intervention? Quand agir ou quand laisser le temps au(x) parent(s) de réagir sans mettre l’enfant et le parent en réelle difficulté psychologique et relationnelle?
Dans les récits d’ateliers avec parents qui suivent on peut percevoir certaines de ces difficultés mais de façon singulière puisque chaque famille, chaque souffrance et chaque intervenant professionnel est singulier. Comment "poser" un enfant en lui donnant un appui psychique et en même temps aider son parent à accepter une certaine distance physique ? Comment arrêter un parent qui ne veut pas entendre qu’il met en péril l’instant relationnel ? Comment l’aider à gérer et comprendre l’échec de cette tentative? Comment ne pas infantiliser le parent ou le destituer de son rôle parental en intervenant?
Voici un moment fort de travail institutionnel qui s’est produit lors d’un atelier mère-enfant nommé « nourrissage » et qui met en jeu les difficultés relationnelles et le refus alimentaire d’Elise au moment du repas (nous reparlerons d'elle plus loin encore). Ce petit extrait illustre certaines interrogations introduites précédemment.
Elise (âgée de 16 mois) est hospitalisée pour anorexie du jeune enfant. La maman d’Elise a été invitée à participer au repas du groupe d'enfant, à côté de sa fille, qui depuis quelque temps mange plus facilement. Les autres enfants ont commencé à manger. Elise attend encore. Maman observe en souriant.
Changement d’un coup…
« Elise ne va rien manger, c’est fini, je le vois à sa tête », dit la maman.
Elle prend la cuillère d’Elise et par ce geste, prend également tout le contrôle sur le repas de sa fille.
Je propose un bol de soupe à la maman afin qu’elle lâche prise, qu’elle souffle un moment…
Maman suit son idée. Difficile de l’arrêter.
Les autres enfants à table sont hypnotisés par les évènements. J’ai moi-même perdu l’appétit. Escalade de force, de colère, de prise de pouvoir. L’enfant tient bon, recrache, tourne sa tête.
En l’absence de la maman elle mange sereinement, seule, avec sa cuillère.  
Appel au tiers et regard vers un collègue éducateur. Il appelle Elise et lui dit de manger. L’enfant est pourtant prête à jeter son assiette par dessus bord. Rôle de tiers ou de père ? L’enfant mange, mais rien ne donne l’impression que la maman a intégré quelque chose. Il nous semble que ce n’est que partie remise…

III.    DEUX ATELIERS AVEC LA PSYCHOMOTRICIENNE
Monsieur et Madame Dupont ont quatre enfants tous atteints d'une maladie génétique qui engendre des dysfonctionnements hormonaux. Bien que la santé de chacun soit stable par une médication précise, les parents sont souvent angoissés. D'autant plus qu'à ces contraintes médicales s'annexent des difficultés d'ordre alimentaire pour leur fille Elise, dont nous venons de parler, qui ne pèse que sept kilos, pour 2 ans 3 mois.
Sans comprendre les refus alimentaires de leur fille, Monsieur et Madame Dupont, sur les conseils des pédiatres, ont modifié à plusieurs reprises les repas: en quantité et en fréquence, en permettant le grignotage, en variant la nourriture ou la présentation, en donnant les repas dans une ambiance familiale ou en individuel dans la cuisine, avec fermeté ou avec patience… mais sans effet positif sur le poids de l'enfant.
La situation devenant très préoccupante, les pédiatres proposent deux possibilités: le placement d'une sonde gastrique pour nourrir Elise par gavage ou une prise en charge en pédopsychiatrie.
C'est ainsi que les parents font appel au KaPP.
Elise est décrite par ses parents comme très exigeante, agitée et attirant l'attention sur elle au détriment des autres enfants de la maison. Elle reste peu assise à s'occuper seule. Elle a des difficultés pour s'endormir. Il faut faire plusieurs rituels pour qu'elle se repose un peu. La vie familiale n'est pas sereine, surtout pour les repas. Monsieur les décrit comme très tendus. Il se dit impuissant.
Madame n'en peut plus. Elle dit avoir tout essayé. Elle se sent dépassée, maltraitée par son enfant qui la rejette et recherche à la dominer. Elle décrit sa fille comme très têtue et maligne.
Monsieur travaillant la journée, c'est Madame qui s'occupe de la petite et de la maison pendant que les autres enfants sont à l'école. Elise n'a jamais été en crèche ou chez une nounou, peut-être est-ce à envisager pour la suite, après le KaPP?
De cette présentation de situation se dégage le plan de la prise en charge demandé par le pédopsychiatre:
•    Apprendre à l'enfant à se poser et à moins s'agiter. Avec d'autant d'anxiété, éviter de tomber dans de l'hyperactivité.
•    Apprendre à jouer seule avec l'objet
•    Apprendre à être en lien avec ses pairs et accepter que l'attention se porte aussi sur les autres enfants. "Etre une parmi d'autres".
•    Stimuler à manger aux repas afin d'éviter la sonde gastrique.
•    Observer la relation parent/enfant et au besoin aider.
•    Proposer un atelier avec la maman.
Durant les deux premières semaines, Elise montre qu'elle peut s'intégrer dans les groupes, prendre sa place parmi les autres enfants et participer à l'atelier.
Les moments « libres » (récrés,…) sont par contre plus difficiles. Elise demande souvent sa maman et plus d'attention à l'adulte. Elle se rassure un peu avec son doudou et sa tétine. En atelier, il faut lui dire qu'on s'occupe de tous les enfants et que c'est chacun son tour. Durant les semaines suivantes, elle finit par s'intégrer et à s'occuper durant ces moments plus libres.
Les moments de sieste se passent assez bien sans apparitions des rituels décrits à la maison. Elise s’endort sans devoir les reproduire.
Au niveau alimentaire, Elise mange plus ou moins bien. Il faut de temps en temps insister, mais elle ne refuse pas ses repas et ne jette pas son assiette par terre. Des rendez-vous avec les pédiatres et la diététicienne sont établis en parallèle à l'hospitalisation de jour. Les repas sont quantifiés et répertoriés.
D'un côté, les parents sont soulagés de savoir que leur fille mange à l'hôpital mais par ailleurs, au niveau relationnel, il y a encore des difficultés à la maison. En plus des entretiens "famille" dirigés par le pédopsychiatre, des ateliers en psychomotricité sont proposés à la maman.
Madame accepte vite cette opportunité. Un rendez-vous est fixé.

L'atelier avec parent

Sur le conseil du pédopsychiatre, mieux vaut utiliser un média. Le contact physique et relationnel en entretien famille montre que les distances sont à travailler pour permettre un échange.
Elise, déjà présente dans la salle de psychomotricité lorsque sa mère arrive, ne reprend pas son activité, elle s'agite.
De suite, Madame souhaite prendre sa fille dans ses bras, la câliner. Elise évite le regard, tourne sur elle-même, dirigeant son dos vers sa mère. Madame pourtant est contente de venir en séance. Elle est assez calme, souriante
La maman attend de sa fille plus d'attention, de contacts. Elle s'approche et Elise s'éloigne. Une balle est mise au milieu pour pouvoir se la passer. Elise apprécie beaucoup jouer avec ce ballon en atelier. Elise ne renvoie pas la balle. Madame prend sa fille contre elle pour lui montrer. Elise refuse ce contact et se lève. Elise montre par ses gestes, son regard et sa façon de s'agiter qu'elle ne désire pas rester contre sa mère.
Elle s'attarde alors sur les livres mais dès que sa maman approche, elle tourne vite les pages et s'enfuit. Madame devient moins souriante. Elise s'éloigne vers l'autre bout de la pièce, vers le tunnel en toile. Elle s'y cache.
Je reprends les jeux de "coucou-beuh" et de "cache-cache" déjà effectués en atelier. Je me place entre la maman et l'enfant. Elise se tourne un peu plus vers nous. Elle sourit. Elle joue dans le tunnel, en rentrant et en sortant. Madame s'approche et commence à participer. Elise peut se cacher dans le tunnel. Madame est trop grande, elle n'y entre pas. Je peux m'éloigner. Je reprends la balle de départ et des échanges peuvent s'effectuer par le biais du tunnel.
Une certaine distance est garantie par le matériel. L'enfant est un peu plus à l'aise dans un jeu déjà connu. Les relations sont facilitées…
En fin de séance, Elise est ramenée à son groupe, ce qui permet un moment de verbalisation avec la maman. Madame est contente de sa séance. Elle exprime que sa fille lui manque beaucoup. Elle souffre de n'avoir pas eu de câlin de sa fille. A la maison, les moments de soins corporels sont également difficiles. Elise ne reste pas couchée pendant qu'on la change. Elle peut aussi être violente avec sa mère, elle la frappe et la mord mais ce qui est nouveau depuis qu'elle vient au KaPP, c'est qu'elle apporte un livre et se met près de sa mère mais elle tourne vite les pages. Une relation de quelques minutes…
La deuxième séance est annulée par la maman qui se dit malade.
En entretien avec le pédopsychiatre, Madame explique qu'elle voit que sa fille va beaucoup mieux sans elle. Elle est très déprimée. C'est vide sans Elise à la maison.
Le pédopsychiatre m'invite à me joindre à la fin de l'entretien. On encourage Madame à poursuivre ses efforts. Un moment de détente avec Elise est proposé dans le "snoezelen" qui est un endroit de bien-être, permettant de découvrir différentes stimulations des cinq sens. Madame sèche ses larmes. Je vais chercher Elise qui est plutôt souriante.
A la vue de ce nouvel espace, mère et fille s'oublient un court instant pour regarder et toucher. Elise explore la pièce mais sans agitation. Pourtant le problème de la rencontre n'est pas résolu pour autant. Elise, d'un coup, jette les petites balles de la piscine sensorielle à la figure de sa maman. L'enfant est violente avec sa mère qui en a peur. Madame a tendance à vouloir quitter la pièce. Je mets l'arrêt assez vite avec Elise. Je rappelle les règles générales du respect du corps de l'autre et des distances. Je demande à Elise de ranger les balles. Madame est assise, un peu perdue, les bras pendants dans une attitude de repli. Elise retourne jouer. Après un court instant, la petite s'approche et apporte à sa maman une balle. Des regards sont échangés. Elise fait des allers et retours avec différents objets. La petite se laisse prendre dans les bras et entoure sa mère des siens. La maman au bord des larmes, finit par pleurer de bonheur. Madame ressert ses bras, Elise crie, elle veut descendre.
En fin de séance, je ramène Elise à son groupe. Madame remercie beaucoup pour avoir pu faire cet atelier avec sa fille. Elle n'avait pas eu câlin depuis si longtemps. Je lui dis qu'il ne faut pas brusquer les choses, laisser Elise venir vers elle, respecter les distances qu'Elise met…

IV.    DES ATELIERS AVEC UNE EDUCATRICE
Karim – enfant unique de la famille – a 6 ans lorsqu'il est adressé au KaPP par une école d'enseignement spécialisé pour les enfants présentant un handicap mental léger. C'est déjà sa troisième école. Il est chaque fois demandé aux parents d'accepter une "réorientation". La mère de Karim a arrêté de travailler depuis la naissance. La raison est double: un accouchement et un post partum extrêmement douloureux pendant des mois, et son désir de s'occuper principalement de son enfant. Le père travaille comme dessinateur. Il participe au rôle "nourricier" de son enfant (c'est lui qui se lève la nuit, vu les ennuis de santé de son épouse) mais est clairement en deuxième ligne dans l'investissement affectif et social.

Depuis l'entrée à l'école, les troubles du comportement observés en milieu scolaire et surtout les plaintes des enseignants et des autres enfants par rapport à ce comportement vont développer le côté "tigresse" de la maman, qui va défendre son fils, envers et contre tout, des accusations de violence, estimant que c'est le contexte scolaire qui est injuste et inadéquat.

L'organisation familiale se bouleverse au moment où la famille s'adresse au KaPP, car la mère, épuisée par sa lutte contre les problèmes autour de son fils, a décidé de reprendre le travail et c'est le père qui arrête le sien pour assurer le "quotidien" du ménage et de la famille. C'est lui qui viendra dès lors chaque matin et à 16h pour conduire et rechercher son fils.

Dans les premières semaines, deux éléments mettront un frein à la dynamique habituelle d'escalade entre famille et institution. D'une part, par le diagnostic de psychose infantile qui mettra des mots, un sens, sur les troubles du comportement présentés par Karim (diagnostic qui ne sera cependant accepté "pleinement" par la mère qu'après la sortie de Karim du KaPP, deux ans plus tard). D'autre part, par les petits contacts quotidiens du matin et de 16h avec le père, qui ne seront plus des transmissions de plaintes (comme à l'école), mais de petites infos sur les activités de la journée. Les difficultés ne sont pas niées, mais contrebalancées par la mise en avant du "positif" de la journée.

Dans ce contexte, le père de Karim va peu à peu (sur)investir son fils, non pas sur le mode de "la tigresse" comme le faisait la mère lorsque son fils était un "accusé menacé", mais sur le mode de l'exigence: vouloir que Karim puisse se contrôler, même au-delà de ses capacités.

L'atelier avec parent
C’est avec ce papa que j’ai débuté les ateliers avec parents. C’est un moment privilégié où nous avons un tout autre contact avec le parent et avec l’enfant.
Pour ce genre d’activités, nous essayons de trouver quelques pistes pour :
-    Intégrer le parent dans le groupe avec les autres enfants ;
-    Essayer que le parent n’ait pas honte de son enfant parmi les autres ;
-    Décontracter le parent ;
-    Favoriser la communication parent-enfant dans l’atelier ;
-    Faire passer les consignes de l’activité ;…
Cela fait beaucoup de choses à ne pas oublier, sachant que nous ne savons jamais à l’avance programmer le comportement et les attitudes d’un père et d’un fils parmi les autres enfants et adultes.
Avant l’entrée de Karim à l’hôpital, sa maman s'en était occupé "de façon fusionnelle", comme disent les psychologues. Puis, au moment de l'entrée, le papa a arrêté de travailler et a décidé de s’engager pour son fils.
Le papa de Karim venait le conduire et le chercher tous les jours au KaPP. Nous avions donc tous les jours quelques minutes de contact informel avec lui, parfois même deux fois par jour, matin et soir.
Ce papa était très exigeant avec son fils, il venait chez nous dans l’espoir de prouver à tout le monde que son fils avait les mêmes capacités que les enfants « normaux » et que tout le monde se trompait à son sujet.
Pourtant le diagnostic psychologique était clair : son fils avait une psychose importante, avec des délires, des angoisses, des hallucinations. Les parents de Karim étaient bien sûr vus dans les entretiens de famille avec pédopsychiatre et psychologue. Mais ce papa avait du mal à l’accepter. L’équipe s’était rendu compte que ce père en demandait trop à son enfant. Pas question qu’il ait un comportement « inférieur » aux autres. Pourtant ce père avait une forte admiration pour son fils, toutes ses exigences n’étaient qu’un fort espoir de le voir grandir "comme les autres".
Après quelques semaines de séjour et une confiance plus avancée, nous avons proposé un atelier "escalade" avec Karim et son père.
Le papa s’est installé sur le siège arrière de notre camionnette avec Karim et les enfants du groupe.
Karim est content que son père nous accompagne et se tient assez correctement. Son papa observe les autres enfants, leurs difficultés de comportement, mais en même temps, il maintient l’exigence envers son fils.
Une fois arrivé au local d'escalade nous expliquons au papa notre atelier et les règles les plus importantes à suivre. Quand nous arrivons dans la salle, un éducateur reste assis avec les enfants sur le banc et l’autre va s’occuper du matériel et de sa distribution aux enfants.
Le papa de Karim suit sans problème.
Nous laissons toujours une liberté de relation entre le parent et le fils.
Une fois tout le monde préparé, l’activité commence. Le papa s’occupe de Karim avec les consignes principales : contrôle du matériel, exercices d’échauffement, encadrement de l’enfant parmi les autres, etc…
Karim commence les exercices, monte au mur. Ses peurs sont directement perçues et visibles.
Karim crie… Karim bloque…
Son papa se trouve avec un mix émotionnel incroyable : perdu, stressé, gêné par le comportement de son enfant.
Les remarques à Karim sont dures, ce papa veut à tout prix le faire avancer lui donner confiance en voulant contrôler les peurs de son fils à sa place, mais c’est impossible. Il n’arrive pas à se mettre à la place de Karim et nous, éducateurs, intervenons en disant que c’est mieux d’arrêter un moment, de le faire descendre et d'aller doucement.
Mais l'exigence du papa se maintient.
Nous étions choqués par ses mots envers son fils.
Le retour s'est fait en silence, chacun réfléchissait de son coté.
Après chaque atelier avec parents, nous faisons toujours un bilan, une réflexion avec le parent.
Avec ce papa à la fois exigeant et sensible avec son enfant, nous avons demandé un soutien à notre psychologue pour nous accompagner dans la réflexion finale. Une chose pourtant avait déjà changé : son attitude envers nous était plus ouverte, plus confiante. Il nous explique qu'il s’est rendu compte que son enfant avait des difficultés, et n’était pas le seul à en avoir. Que d'autres avaient également des peurs et des angoisses.
Quelque chose s'est débloqué. Jour après jour, la relation avec Karim et son père s'est détendue. Un jour ce père est arrivé en disant qu'il venait chercher son fils plus tôt car il s'était inscrit avec lui dans un atelier d’art plastique. Et plus tard, pendant les vacances, ils sont même retournés ensemble à l’escalade.

Deux ans après son entrée, Karim quitte le KaPP pour aller dans une école spécialisée. Vu le transfert de la famille – et notre contre-transfert très engagé également avec ses parents – nous assurons la guidance parentale après la sortie. Karim réussira parfaitement son démarrage pédagogique: il lit, écrit, calcule, rattrape son retard accumulé. Son comportement continue de se socialiser. La part de psychose est toujours présente, certes, mais est nettement diminuée. Son don pour le dessin continue de se développer, avec un encouragement discret et subtil de son père. Celui-ci soutient maintenant clairement les compétences et les dons de son fils, sans être d'abord dans l'exigence. Les graines de l'atelier "avec papa" ont bien germés.

Autre situation, Sarah a 5 ans.
Sa famille est turque et a beaucoup de difficultés au niveau de la compréhension du français. Le papa est chroniquement malade, et reste à la maison. La mère est seule à travailler, débordée par son travail. Elle a peu de temps pour s’occuper de sa fille. Sarah se croit déjà une adulte. Elle pense pouvoir tout faire. La dynamique familiale laisse s'installer une toute puissance de l'enfant, ce qui entraîne de tels troubles du comportement en milieu scolaire que Sarah y est ingérable, et est hors apprentissages depuis plus d'un an. Un retard de développement s'est installé.
Avec ses difficultés de communication pour parler français, il fallait être patient pour comprendre Sarah. En outre, il fallait lui apprendre le respect des consignes vu qu'à la maison elle avait une grande liberté (comme manger quand elle le voulait, et sans des limite). Elle est d'ailleurs en surpoids.
Lorsque cette maman venait chercher sa fille, nous nous sommes rendus compte que Sarah avait une grande autorité sur la mère. Elle n’écoutait pas les consignes et nous étions souvent obligés de l’arrêter devant sa maman. Cette mère avait besoin d’aide, d’être soutenue.
Nous avons alors proposé un atelier "psychomotricité" avec l’accompagnement de l’éducateur référent et de la psychomotricienne.
Le problème de la langue restait un souci mais pas une barrière: la maman semblait apprécier la proposition d'une activité avec sa fille.

L'atelier avec parents
Le jour du rendez-vous, la maman est venue accompagnée d’une cousine pour nous aider dans la communication. Elle restait quand même très réservée et s’adressait toujours en turc à sa fille.
Sarah fait sa timide et a peur de se montrer à sa maman, mais peu à peu elle se lâche et notre atelier fut un succès vu le plaisir partagé.
Sarah montre à sa maman ses capacités d’enfant : les chansons d’accueil de l’atelier, le circuit préparé, et le plus touchant, un dessin commun du contour de leurs deux mains. Leur regard est complice et sincère. Sarah motive sa maman à participer à l’activité. Nous avions l’impression que cette maman partageait pour la première fois une activité avec sa fille. Sarah est fière d’elle et de sa maman.
À la fin de l’atelier cette maman nous avait ouvert une porte, et accepté de travailler avec nous et avec sa fille.
Pendant la durée du séjour de sa fille, où d'autres ateliers ont été proposés et acceptés par la maman, la confiance s'est développée entre cette maman et nous. Elle ne ramenait plus de "traductrice" lors des ateliers.
Sarah a évolué dans son comportement et nous avons constaté des vrais progrès chez elle : le langage, l’apprentissage et le respect des limites.
Sarah était enfin la fille de 5 ans qui profite de son enfance et donne de l'importance au rôle de sa mère.

V.    PERSPECTIVES
Les ateliers avec parents nous paraissent un outil très riche et dont nous sommes loin d’avoir exploré toute la portée. Au sein de l’institution, il est parfois difficile d’accorder les agendas, d’organiser les rencontres ou de trouver un moment pour parler et réfléchir aux ateliers à venir. Malgré tout, le travail accompli avec les parents nous offre un premier bilan très positif qui nous encourage à utiliser ce dispositif en accord avec le travail de réflexion de l’équipe. Nous recevons également à présent des demandes d'atelier formulées par les parents eux-mêmes.
Finalement, le constat nous semble porteur à différents niveaux.
Tout d’abord, au niveau du travail « relationnel global » que le professionnel réalise avec le parent et l’enfant, et qui a fait l’objet de cet article.
Ensuite, au niveau thérapeutique. L’apport « psychoéducatif » de l'atelier enrichit le travail dit psychothérapeutique avec la famille et l’enfant. Concrètement, ce dispositif permet aux parents de rencontrer des professionnels de l’institution autres que le « psy » ou le « docteur » tout en n'empêchant pas le travail psychothérapeutique, bien au contraire. Lorsque les parents rencontrent le groupe d’enfants où leur enfant évolue, ils ont l’occasion de percevoir le travail du professionnel, son engagement et l’attention qu’il porte aux difficultés mais également aux potentialités de leur enfant. Le parent à l’occasion d’avoir un regard, de se faire une représentation des ateliers auxquels participe leur enfant et de donner un peu de sens aux paroles entendues sur ce qu’il vit et fait dans l’institution. Cela contribue souvent à un apprivoisement réciproque et à une amélioration de la qualité des rencontres professionnels-parents au sein de l’institution. Le parent est plus engagé et la relation de collaboration et de confiance se développe avec l’équipe.
Enfin - et ceci est un point que nous avons décrit et commenté par ailleurs (Kinoo, 2006) - au niveau institutionnel, ces ateliers forcent la collaboration entre les différents professionnels de l'équipe, ce qui nous semble une dimension en soi essentielle à la psychothérapie institutionnelle.


Anne-Christina Brice
Cliniques Universitaires Saint-Luc
Service de psychiatrie infanto-juvénile
10, avenue Hippocrate
B-1200 BRUXELLES
Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.


BIBLIOGRAPHIE
Kinoo Ph. (2006) – "Psychothérapie institutionnelle: le paradigme multifonctionnel interactif", in Thérapie Familiale, vol. 27/1, pp 47-59 – Genève

Kinoo Ph., Mathy A. (2005) – "L'accueil des parents au quotidien", Revue des Hôpitaux de jour Psychiatriques, n° 7, Liège