philippekinoo.be

Psychiatre infanto-juvénile et psychothérapeute.

Ph. Kinoo (2004) "Les couples homosexuels doivent-ils avoir le droit d'adopter?", Le Ligueur, 29 septembre 2004.

"Pourquoi les couples homosexuels n'auraient-ils pas le droit d'adopter des enfants? Ils sont souvent plus capables que bien des couples hétérosexuels de les élever dans de bonnes conditions d'affection et de stimulation!".

Il semble en effet, selon des recherches européennes ou américaines, que des enfants qui grandissent dans un couple "parental" homosexuel se développent psychologiquement plutôt bien, même mieux que la moyenne des enfants de ces études. Autre élément positif, dans nos consultations psy, nous n'avons pas de pathologie particulière d'enfants élevés par un couple "parental" homosexuel.

Cette introduction montre cependant la confusion qui existe entre capacité d'éduquer et droit d'adopter.

La capacité d'éduquer tient à l'existence de liens affectifs, à la possibilité de stimuler le développement d'un enfant, bref, à lui permettre de bien grandir, physiquement et psychiquement.

L'adoption, elle, n'est pas une question de relations affectives, c'est une question de relations généalogiques, c'est-à-dire de filiation.

L'éducation, et les liens qui la permettent, sont de l'ordre de la vie privée. L'adoption et les règles qui l'organisent, sont de l'ordre la norme, donc du champ politique.

Ces dernières années, on a beaucoup parlé de l'estompement de la norme. Au plan de la vie psychique de l'individu, qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire que les règles qui nous organisent en société humaine (c'est cela "les normes") ne sont plus aussi précises qu'il y a 20 ou 30 ans. Corollairement et réciproquement, chacun peut agir de plus en plus selon ses désirs, et voir se réaliser des souhaits auparavant impossibles. Ainsi, la science, et la médecine en particulier, ont joué un grand rôle dans le déplacement des limites naturelles et donc dans la réalisation de désirs. On a vu ainsi que la ménopause n'est plus une limite à la procréation, depuis qu'une technique a permis à une femme ménopausée d'engendrer un enfant. Est-ce une bonne chose, ou une aberration? Par cet exemple et au delà de celui-ci, la question fondamentale qui se pose alors est celle-ci: quand faut-il décider de rendre légal la possibilité la réalisation d'un désir? Ou dit, autrement, quelle est la limite qui doit rester fixée ?

En effet, tout désir devenu réalisable ne doit pas être, de facto, légitimé. S'il est compréhensible que cette demande de légitimation existe, il reste nécessaire que la limite soit fixée. Sans cela, notre société évolue(rait) de plus en plus vers un monde de "self-service normatif" (l'expression est de P. LEGENDRE, historien et psychanalyste), où chacun va se commander une loi qui l'arrange.

Pour la filiation et donc pour l'adoption, quelle est la limite nécessaire, et en fonction de quoi la poser?

On serait tenté de dire: en fonction de l'intérêt de l'enfant. Puisqu'un enfant peut être bien (voire mieux) éduqué par un couple homosexuel, il serait de l'intérêt de l'enfant (des enfants) de pouvoir être adopté(s) par de tels couples…

A nouveau, ce n'est pas si évident. En effet, beaucoup d'enfants sont élevés et éduqués hors de leur famille, par exemple lorsque les parents sont soit incapables, soit trop négligeants ou maltraitants. Si l'aide de première ligne est inefficace, les enfants de ces familles peuvent alors être élevés et grandir en institution en famille d'accueil. Le fait d'être famille d'accueil "mieux capable" d'éduquer l'enfant ne donne cependant pas à cette famille le droit à l'adoption. Au contraire, ce qui permettra à l'enfant de bien grandir, c'est de pouvoir à la fois comprendre et vivre cette différence, le plus sereinement possible. Il y a pour cet enfant une famille d'accueil (avec un papa et une maman d'accueil) et une famille de naissance (avec son papa et sa maman de naissance). Ce n'est que si l'enfant peut bien comprendre et nommer cette différence, qu'il peut grandir affectivement de façon équilibrée avec deux papas et deux mamans. Cette capacité de nommer la différence entre ces quatre personnes en place parentale est une base nécessaire pour pouvoir comprendre et assumer la différence des places de ces quatre personnes pour lui. Une grosse difficulté pour ces enfants en accueil, comme pour les enfants adoptifs, précisément, c'est quand ils n'ont pas l'autorisation de parler de cette différence, ou qu'ils n'arrivent pas à en parler.

Juste pour l'évoquer, signalons que dans le lien d'un enfant à un adulte en place de parent, on peut -grosso modo- distinguer 4 formes de représentations de "liens de filiation": La filiation légale, la filiation biologique, la filiation sociale (ou éducative, ou nourricière,… c'est-à-dire le parent qui élève l'enfant) et la filiation affective (le parent que l'enfant prend "dans son cœur" comme père ou mère: celui à qui il pense quand on lui dit "papa", ou "maman"; c'est par rapport à celui-là que, dans l'évolution psychologique de l'enfant, joueront les mécanismes d'identification). Dans une famille occidentale ordinaire, 1 parent occupe ces 4 places, mais il n'est pas rare que ces places soient différentes (adoption, accueil, familles dites "recomposées", décès d'un parent…)

Dans le sujet qui nous occupe, il s'agit de la "filiation légale", par adoption. L'enjeu donc n'est pas mince. En effet, comme signalé plus haut, la filiation légale représente la norme, c'est-à-dire le repère légal que la société organise pour organiser la trame généalogique des générations. Repère pour la société en général, et pour chaque individu en particulier, enfant ou adulte.

Quels sont les enjeux liés à cette problématique? D'abord, bien se convaincre que le mode de filiation est une question fondamentale dans l'organisation d'une société humaine, un fondement anthropologique et culturel. Chaque culture organise un "montage" de filiation, une trame dans laquelle on retrouve un fil vertical: la différence entre les générations (qui est un repère anthropologique universel pour l'interdit de l'inceste), et un fil horizontal: la différence des sexes (ici les représentations sont différentes d'une culture à l'autre, mais dans les brins de ce fil horizontal, on retrouve toujours cette différence homme/femme).

Et c'est là que l'adoption par un couple homosexuel serait un saut normatif sans précédant dans la filiation: ce serait une filiation sans "différence de place" entre les parents. Bien sûr, les deux parents ne seraient pas pareils, les liens affectifs seraient différents (ce qui, comme nous l'avons dit, permet des relations affectives – privées – différenciées et donc de la "bonne" éducation). Cependant, les deux parents seraient complètement indifférenciés quant à leur place généalogique par rapport à l'enfant. Ils sont "père et père" ou "mère et mère". La différence des sexes, qui, comme la différence de génération, organisait la trame généalogique, disparaît dans cette filiation.

Bon. Mais est-ce "grave"?

Voyons d'abord quel serait le sens de ce changement éventuel. Observons qu'il ne s'agit pas d'une modification légale qui est utile ou nécessaire à l'enfant. Ce n'est pas une loi qui serait, en soi, une loi favorisant l'intérêt de l'enfant, ou le droit des enfants. Il s'agit d'une loi qui donne un droit (un droit d'adopter et donc de filiation) à un groupe de personnes qui était exclu de ce droit, ici en l'occurrence, les couples homosexuels (une "minorité", par rapport à une "majorité", les couples hétérosexuels).

Le fait d'avoir obtenu le droit au mariage renforce les droits de cette minorité homosexuelle. Une étape suivante est de plaider, dans la suite logique de ce premier droit acquis, un droit à l'adoption. Le refus d'adoption aux couples mariés homosexuels n'est-il pas discriminatoire par rapport aux couples mariés hétérosexuels?

Observons aussi qu'il s'agit là d'une tendance plus générale. En effet, notre société, poussée par le mouvement des droits de l'homme, a évolué vers la reconnaissance de plus en plus grande du droit des minorités. Ceci s'est d'abord développé comme un droit à la différence. Beaucoup de progrès ont été faits dans ce sens, même si du chemin reste à faire. Mais actuellement, et ceci est à la fois compréhensible et paradoxal, cette tendance évolue à un point tel que les revendications vont maintenant vers une tentative de gommer les différences: il s'agit moins de pouvoir être différents, et donc d'accepter et d'assumer les différences, que d'avoir le droit "d'être pareils".

Et c'est ceci qui n'est pas évident. L'enfant ne "gagne" rien à ce nouveau type de filiation. Par contre, il est sans doute nécessaire de poursuivre l'amélioration des "garanties relationnelles" pour les enfants dans les familles "hors-normes". La loi privilégie, en effet, habituellement les liens de filiation légale par rapport aux autres liens plus "affectifs". Cependant, la jurisprudence évolue peu à peu vers ce qu'on appelle la reconnaissance du "droit aux relations personnelles". C'est en fonction de ce droit que des personnes ayant eu un lien affectif privilégié avec un enfant peuvent obtenir du tribunal de la Jeunesse un "droit à une relation personnelle". Par exemple, des grands-parents en conflit avec des parents, un "beau-père" ayant élevé l'enfant de sa compagne pendant des années,… C'est dans ce sens que devrait aller l'amélioration de la reconnaissance de la place des deux adultes en place parentale, en développant, pour l'enfant vivant avec un couple parental homosexuel, les garanties liées à ce que les juristes appellent "les relations privilégiées". Par exemple, le droit au maintient de relations avec les deux conjoints après une séparation, ou certains droits successoraux,… Bref, des droits qui reconnaissent cette différence, cette particularité relationnelle spécifique. Certains progrès ont déjà été réalisés et devraient être poursuivis.

Mais pousser le droit à la différence jusqu'à l'indifférenciation serait une autre aventure, plus périlleuse, ou qui, pour le moins, ne devrait démarrer qu'en pleine conscience des enjeux qui y sont attachés, enjeux liés aux représentations généalogiques qui nous fondent depuis des siècles.



[1] Si difficultés il y a, celles-ci sont habituellement liées au contexte dans lequel l'enfant découvre l'homosexualité d'un parent: père ou mère qui crée un couple homosexuel après une séparation conflictuelle par exemple.