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Psychiatre infanto-juvénile et psychothérapeute.

Ph. Kinoo (2006) "Homoparentalité et intérêt de l'enfant", Enfances-Adolescences, vol. 8.

Qu’est-ce qu’un psy a à dire sur un tel sujet? (A première vue, que ce n'est pas si grave…)

Qu’est-ce qu’un psy a à dire sur un tel sujet ? Ce n'est pas évident de répondre à cette question, sur le plan de la clinique en tout cas. En effet, pour ma part, je ne suis pas débordé de consultations concernant des troubles psychopathologiques d'enfants vivant dans une famille homoparentale. Ce qui confirme le résultat de la plupart des études faites sur le sujet.
Ainsi quant à l’homoparentalité, le fait que deux parents de même sexe élèvent un enfant, les études sur le sujet constatent que les enfants élevés dans de telles conditions, ne vont pas plus mal que les enfants d'un groupe témoin vivant avec des parents de sexe différent. Au contraire, ils iraient même plutôt mieux que la moyenne. L'article "référence" à ce sujet est la recension de CJ. Patterson (1996) et les recherches ultérieures n'ont jamais démenti ses constatations.
Quant à l’homosexualité d’un parent, Susan Golombok, cette même année 96, montre que celle-ci n'influence pas – statistiquement en tout cas – le devenir sexuel de l'enfant.
Dans mon souvenir, je n'ai rencontré que quatre situations cliniques où l'homoparentalité ou l'homosexualité d'un des parents avaient été en cause. Deux fois en consultation, deux fois lors d'expertises civiles. Et les quatre fois, la situation était plus caractérisée par des conflits familiaux liés à une séparation parentale que par le problème de l’homosexualité ou de l’homoparentalité en tant que telle.
Donc, ce n'est pas le nombre de consultations à ce sujet qui m'a affolé…
Alors, puisque les enfants grandissent apparemment suffisamment bien et sont bien éduqués dans une famille homoparentale, pourquoi un couple homosexuel ne pourrait-il pas adopter?
En fait, la première fois que j’ai été réellement interpellé par cette question, c’est quand une militante écolo toute excitée par l’arrivée des verts au pouvoir, m’a appris qu’il y avait un projet de légaliser l’adoption par des couples homosexuels, qu’elle connaissait d’ailleurs  un couple qui élevait déjà un enfant, que cet enfant était si mignon, et que ces parents étaient parfaits.
D’emblée, cela me semblait une confusion grave dans cette problématique: la confusion entre la capacité d'éduquer et le droit d'adopter. D’où un premier petit texte sur le sujet dans la page « Idées » du Vif – L’express en 2001, « Éduquer n’est pas adopter ».
C'est surtout mon travail avec des enfants vivant en famille d'accueil qui m'a permis d’y voir plus dans cette question et de comprendre que pour sortir de cette confusion, il fallait d’abord complexifier le problème. En effet, si beaucoup d'enfants avaient un papa et une maman, c'était parfois bien plus complexe. Pourtant cette complexité n'était pas, en soi, un problème pour un enfant.
Cela m'a permis d'écrire un article intitulé "J'ai deux papas, deux mamans et un père: la représentation des liens de filiation"(2002).
Je reprendrai ici l'exemple clinique de cet article qui montre comment un enfant de cinq ans peut se débrouiller avec des parentalités particulières. Et nous tenterons d’y repérer ce qui y est l’intérêt de l’enfant.

Le petit Jérémy a cinq ans et vit en famille d’accueil. Il revoit depuis un certain temps sa mère, chez qui il retourne un week-end par mois. Comme il évolue bien, même très bien, le juge  qui l’a placé se pose la question de l’opportunité d’un retour en famille de naissance. Il demande un examen médico-psychologique et c’est dans le cadre de cette mission que je rencontre Jérémy. Il est sociable et d’emblée très à l’aise et après un petit temps de mise en contact, je lui propose de faire un génogramme, un plan de sa famille.

Il est très content de la proposition et explique : « J’habite chez Louis et Régine, c’est pas vraiment mon papa et ma maman mais je dis quand même parfois « papa et maman » et sur ton plan, tu peux mettre « papa Louis » et « maman Régine ».  Ils ont trois enfants qui étaient dans le ventre de « maman Régine » mais moi, j’étais dans le ventre de « maman Annick », elle tu dois la mettre dans ma première famille. Mon « papa Roger », lui, c’est mon papa de quand j’étais petit, il est gentil mais pas quand il a bu trop de bière ou qu’il se fâche sur maman Annick mais il faut aussi le mettre dans ma première famille ».
On complète avec ses frères et sœurs de sa première famille. Comme il est vraiment très attentif, il souligne que eux ce sont des demi-frères et demi-sœurs. Il explique qu’avant sa naissance, maman Annick était mariée avec Mr D et donc elle avait déjà eu des enfants avec lui. Quand il va chez sa maman, il voit de temps en temps ce Mr D, papa de ses demi-frères et sœurs.
Lorsque je lui fais remarquer que le nom de ce Mr D est justement son nom de famille à lui, il me dit :
« C'est parce que lui c’est mon PERE (et on entend le P majuscule) mais c’est pas lui qui avait mis la graine car il ne m’a pas voulu.  Papa Roger, il m’a voulu mais c’est pas lui non plus qui a mis la graine ».
Comme il ne fait pas d’autre commentaire sur l’origine de la graine, c’est moi qui lui demande :
« Mais alors, qui a mis la graine ? »
Et il répond : « Ah, lui je ne le connais pas, même maman Annick ne sait pas où il habite ».
(Sur le plan, c’est le rectangle avec le point d’interrogation).
Comme je fais quand même une expertise et que je dois dire au juge comment il se situe, je lui demande :
« Si je dis maman ou papa, c’est à qui que tu penses ? ».
Il explique que quand il est dans sa famille d’accueil, il pense à son papa et sa maman d’accueil et puis le WE quand il retourne dans sa famille de naissance, il pense à sa maman Annick et son papa Roger, l’homme qui l’a éduqué quand il était petit, qu’il continue à voir, qui était là dès sa naissance mais "qui n’a pas mis la graine".
Et puis, il parle encore de ses cousins, ses cousines, ses grands-parents mais il est surtout intéressé, fier de cette histoire, avec ses deux familles, et conclut en disant qu’il a deux papas, deux mamans et aussi un père.

Ce qui est frappant, c’est de voir comment à 5 ans, un enfant peut avoir une bonne connaissance mais aussi une capacité de représenter des choses complexes et compliquées.
Pourquoi est-il capable de faire ça? Très vraisemblablement, parce qu’il a pu bénéficier de bonnes informations données dans un cadre de vie soutenant, et les intégrer, c'est à dire être capable de les différencier pour se les représenter et les transmettre. Il peut nommer, qualifier les différences entre ses 6 parents.


Cette situation, non suspecte de parti pris dans le problème de l'homoparentalité, nous permet de dégager 4 types de filiation:
1.    La parentalité / filiation légale: de qui l'enfant est fils légal (le nom du père et le ventre de la mère, sauf adoption)
2.    La parentalité / filiation biologique (l'ovocyte et le spermato)
3.    La parentalité / filiation sociale (les parents éducateurs)
4.    La parentalité / filiation affective (celui ou ceux que l'enfant "prend" comme ses parents)

Par rapport à ces parentalités et filiations multiples, le problème n'est pas leur nombre, c'est leur concurrence éventuelle: lorsque deux familles (par exemple une famille d’accueil et une famille de naissance) ou deux parents (lors d’un divorce ou d’une séparation) se disputent l'enfant, dans le cadre de leur parentalité. C'est ce que j'avais observé en clinique: c'est dans des séparations conflictuelles que j'ai été confronté à des questions se rapportant à l'homoparentalité ou à l'homosexualité d'un parent, non comme problème direct pour l’enfant mais comme argument dans le conflit des adultes .
On peut donc conclure de ceci que l'enfant éduqué dans une situation familiale inhabituelle ou complexe, y compris, comme le montrent les études, dans une famille homoparentale n'a pas, systématiquement, un problème psychologique.
Alors, qu'est-ce qui pourrait s'opposer à l'adoption?

 
2. Les logiques en jeu
Notre société occidentale, depuis le siècle des lumières en fait, s'est engagée dans une lutte pour plus de libertés individuelles, et plus d'égalités.
C'est cela qui a permis, au XXième siècle par exemple, de mettre fin à la ségrégation raciale aux EU, à l’apartheid en Afrique du sud. Au niveau des rapports hommes/femmes, les différences n'ont pas disparu, mais elles ont diminué très fortement. Ce mouvement a apporté de droit de vote aux femmes, l’égalité –légale en tout cas- dans le droit du travail etc. Nous avons vu dans la deuxième moitié du siècle dernier, au niveau du droit familial, disparaître la notion de puissance paternelle, et apparaître celle d’autorité parentale conjointe. Pour les enfants, les stigmates des filiations illégitimes ont également disparu. Tout cela ne s’est pas fait sans heurts, mais ce sont clairement des progrès dans le sens d’une société plus égalitaire et plus juste.
Concernant le sujet qui nous occupe, ce mouvement a permis de faire sortir peu à peu l’homosexualité des pathologies psychiatriques et de la faire admettre comme une expression privée de la sexualité, qui doit pouvoir être acceptée sans ostracisme dans la société.
Il y a donc dans la société un courant de « logique égalitariste » qui lutte contre les discriminations, quelles qu’elles soient. Le mouvement pour la reconnaissance de l’homoparentalité va dans ce sens.. De ce point de vue logique, il est discriminatoire pour un couple homosexuel de ne pouvoir adopter, alors que les couples hétérosexuels peuvent le faire.
Notons que le courant égalitariste est un courant progressiste, « subversif », comme le rappelle Nadaud (2002), l'auteur de "Homoparentalité". Ce courant défend en effet les intérêts de minorités opprimées, discriminées ; ou même parfois d’une majorité (comme en Afrique du Sud) et part en lutte contre les intérêts ou contre les abus des plus puissants ou contre des préjugés.
Cependant, cette lutte pour plus de libertés est pondérée par des repères et des limites pour nous empêcher de faire n'importe quoi, d'où la nécessité des lois.
Pour reprendre une formule retrouvée chez Marcella Iacub elle-même (2002), une tenante de l’adoption homosexuelle et auteur d'un essai de casuistique juridique sur la question "Le crime était presque sexuel", l'enjeu politique et social est de trouver l'équilibre de libertés finies, ce qui demande selon une formule de Foucault (cité par Iacub) de "saisir les points où le changement est possible et souhaitable (…) pour déterminer la forme précise à donner à ce changement." Ce qui demande donc non seulement une observation de ce qui est possible, mais surtout une analyse de ce qui est souhaitable et pourquoi.
C’est particulièrement clair dans les procréations médicalement assistées (PMA). Tout ce qui est possible doit-il être fait ou y a-t-il des limites à mettre, sur le plan éthique (par la profession elle-même) ou politique (par une législation)?
Pour l'homoparentalité, certains changements dont parle Foucault, sont possibles. Et cela, tant sur le plan de l'homoparentalité biologique (féminine en tout cas) par des PMA adaptées, que sur le plan légal, en permettant l'adoption par des couples homosexuels. Pour les PMA, je ne m’avancerai pas plus dans ce domaine, plusieurs ouvrages y ont été consacré (voir par exemple Luc Roegiers (2003) dans son dernier livre « La grossesse incertaine »). Je me concentrerai sur la question de l’adoption par des couples homosexuels.

Qu'est-ce qui s'opposerait à ce que deux hommes ou deux femmes, vivant en couple et bons éducateurs, puissent adopter ensemble un enfant, puisqu'ils peuvent  bien l'éduquer?
Francis Martens, psychothérapeute mais aussi anthropologue, rappelle qu'il y a cinq catégories de différences fondamentales qui marquent l'ensemble des sociétés humaines :
-    humain / animal
-    vivant / mort
-    femme / homme
-    génération1 / génération2
-    épousables / non-épousables
Ces normes ne sont cependant pas immuables et peuvent être remises en question (comme lors de la controverse de Valladolid : « Les indiens sont-ils des hommes ? » ou la limite entre vie et mort, redéfinie suite à l’évolution technologique médicale, ou la question des « épousables » et des « non-épousables », question éminemment culturelle,…) Si la limite de ces différences peut donc être variable, dans le temps et dans l’espace, ce n'est cependant pas léger d'y toucher. Et le fait en lui-même qu’il y ait une limite n’est jamais remis en question.
Or, la filiation et donc la parentalité – y compris l'adoption – organise deux de ces différences fondamentales: l'articulation de la différence des générations, et la différence des sexes.
Replaçons ceci dans le débat concernant l'homoparentalité légale.

La logique des égalitaristes, poussée à l'extrême dans cette problématique, et ici je m'avance dans une prise de position, peut donner le vertige. En effet, en prônant la possibilité d'adoption par un couple homosexuel, sachant que le mariage d'un couple homosexuel est déjà accepté, cette logique supprime de facto la nécessité d'instituer la différence de sexes dans l'état civil. Il faut donner ici toute sa dimension, tout son poids à la notion d'instituer: il s'agit d'une inscription officielle, d'une norme d'organisation de la société humaine dans ses fondements.
Si le sexué (pas le sexuel, qui est une façon de vivre sa sexualité) disparaît de ce qui est nécessaire pour l'établissement d'une filiation, sachant que le sexué a déjà disparu dans le mariage, il n'y a plus de nécessité d'opérer la différence homme-femme en droit dans la société.
Pour le droit de vote, pour le travail, et c'est heureux, cette différence ne peut plus entrer en ligne de compte. Si pour le mariage et la filiation, cette différence disparaît, puisque indifféremment un homme et une femme ou une femme et une femme ou un homme et un homme peuvent adopter, cette différence ne sera plus nécessaire que pour les compétitions sportives. Et pour les catégories sportives, il n'est point besoin d'état civil. Pour mettre les concurrents plus à égalité, comme au judo les moins de 62 kg et les moins de 68 kg, il y aura deux catégories, non pas les catégories homme/femme, mais la catégorie des XX et celle des XY, car l'examen génétique sera bien plus précis que l'état civil. C'est la biologie qui déterminera la catégorie des différents candidats, de façon suffisante et indiscutable. A l'état civil, il suffira d'être inscrit comme sujet humain.
Certains me diront, il y a aussi les toilettes, mais pour les toilettes, si on y réfléchit, c'est le sexuel (l'apparence homme/femme) qui fait la différence, pas le sexué. On ne demande jamais une carte d'identité à l'entrée de toilettes ou de vestiaires.
Il me semble qu'ainsi, on comprend mieux une des confusions dans laquelle se déroule ce débat. La logique des égalitaristes n'est en effet pas fondamentalement en cause : des progrès sociaux immenses ont été acquis grâce à elle, mais la question est autre : « Où se trouve la limite à mettre dans la filiation ? », limite anthropologiquement nécessaire, cela les plus acharnés des égalitaristes comme Iacub en conviennent.
Cette question de la limite permet de bien comprendre la position des différentialistes, pour lesquels la différence des sexes est une différence fondatrice de ce qui nous organise en société humaine.
Parmi les différentialistes qui marquent ou qui ont marqué plus particulièrement ce débat, il y a la sociologue Irène Théry, dont l'article "Le contrat d'union sociale en question" dans la revue Esprit d'octobre 97 fait référence, ou encore Denis Salas, juriste.
Plus fondamentalement encore, on y retrouve Pierre Legendre, psychanalyste, théologien et historien, dont la somme de travaux a été publié dans les années 80 et 90.
Les différentialistes reprennent d'un point de vue anthropologique, sociologique ou psychanalytique, ces nécessaires différences fondatrices d’humanisation.
Pierre Legendre reprenait régulièrement un cas juridique aux Etats-Unis, bien réel, pour illustrer la problématique d'absence de limites dans la filiation (cité dans « Filiation. Fondements généalogiques de la psychanalyse », 1990, p.197).
Un couple a un enfant. Ce couple divorce et la mère obtient de la justice la garde de l'enfant. Dans un deuxième temps, elle obtient la déchéance du père, et devient seule parent de son fils. Ensuite, elle subit une opération transsexuelle et devient sexuellement homme, tout en restant sexuée comme femme à l'état civil. Elle obtient d'un tribunal – comme cela se produit en effet de plus en plus – le droit de changer de sexe à l'état civil. Reste qu'elle est toujours mère de son enfant. Qu'à cela ne tienne, une nouvelle procédure judiciaire lui accorde ce qu'elle demande : adopter son propre fils, en tant que père.
Et Legendre de conclure - et pour ceux qui l'ont entendu en life, c'est avec une voix d'imprécateur qu'il disait - :"Si vous laissez faire cela, vous envoyez vos enfants en enfer".
Entendons-nous bien, je ne dis pas que dans une situation donnée, il y a des effets psychopathologiques prévisibles sur un enfant donné. L'enfant en question est peut-être devenu juriste ou psychologue ou pédopsychiatre. La question est que, sans limites mises aux désirs, et avec une juridiction qui rend les désirs individuels légalement possibles, la société devient – selon une expression du même Legendre – un self-service normatif, où chacun peut se commander une loi où l'on ne tient plus sur les différences et par les différences, mais par l'indifférenciation. Tout est dans tout. Père est dans mère, et inversement.



Différentialistes
Tenir sur des différences instituantes et donc sur des limites.    

Egalitaristes
Droits de l'homme
Egalité homme/femme

Aboutissement légal
=
 suppression de la différence
homme-femme à l'état civil.

 
3.    Conséquence : l'homme postmoderne
Ces changements sociaux vers plus d'égalité et de liberté, qui sont donc déjà opérants depuis deux siècles mais qui se sont accélérés depuis deux générations, ont-ils une influence sur le devenir psychologique des individus?
Il est indiscutable que la personnalité "de base" et les psychopathologies dominantes ont changé au cours du XXième siècle. Concernant la psychopathologie, deux textes peuvent ici servir de référence: "La fatigue d'être soi. Dépression et société," d'Alain Ehrenberg, en 1998, et "L'essai de psychologie contemporaine" de Marcel Gauchet, dans les n°99 et 100 de la revue Débat de 1998. Plus près de nous, à Namur et Overijse, Jean-Pierre Lebrun et Bernard Fourez, par exemple, ont développé ce thème également.
Ces auteurs, parmi d'autres, montrent que du temps de Freud, dans une société toujours fortement hiérarchisée, "verticalisée" en quelque sorte, l'individu était frustré par une forte autorité extérieure, représentée dans son psychisme par un surmoi puissant, ce qui entraînait comme psychopathologies essentiellement des névroses et des somatisations. Dans la société contemporaine, la verticalité a fait place à de plus en plus d’horizontalité, et l’individu contemporain n’est plus limité autant par des normes et contraintes extérieures à lui. Mais devenu plus libre, il est alors confronté à ses propres limites, ce qui entraîne en cas de difficulté , le mal du siècle, la dépression : ne pas arriver à faire ce qu’on est pourtant « libre » de faire. Je devrais pouvoir et je ne peux pas. « Docteur, je manque de confiance en moi » est le titre d’un article de Bernard Fourez (1998) sur le sujet.
Chez les enfants, pas encore en échec dans leur vie, mais moins limités qu’auparavant par une autorité extérieure, cela donne également certaines formes de psychopathologies contemporaines : les hyperactivités et les troubles du comportement, et , à mon avis, également la boulimie voire l’anorexie, c’est à dire, ne pas être limité dans la limite, en trop ou en trop peu, à mettre à l’alimentation.
Ceci, c’est du côté des psychopathologies contemporaines. On peut aussi décrire ce que certains appellent une mutation anthropologique : l’avènement de l’individu postmoderne (l’expression date de la fin des années 70), ou hypercontemporain, ou surmoderne,… Un individu moins en prise sur des idéologies, sur des repères sociaux traditionnels (y compris la famille), un individu soucieux de sa propre jouissance, de son épanouissement personnel, à la fois très égocentré, tout en étant branché sur l’identique (d’où l’effet des modes, de la pub,…), branché sur l’immédiateté.
Plutôt qu’un long discours, voici une image d’un homme postmoderne en situation symptomatique.



Quel rapport entre l’individu postmoderne et l’homoparentalité ? La demande de la reconnaissance de l’homoparentalité légale est aussi à comprendre comme possible dans ce contexte de postmodernité.
    -affaiblissement des repères sociaux traditionnels.
    -demande, pour l’épanouissement du couple homosexuel, de pouvoir réaliser une filiation.
C’est cette évolution qui permet de comprendre qu’une telle question, irrecevable dans la société il y a vingt ans, a reçu sa première réponse positive, puisqu’au Pays-Bas, l’adoption par un couple homosexuel a été légalisée.
 
4.    Et l’enfant dans tout cela ?

Jusqu’à présent, je n’ai développé la question de l’homoparentalité que comme un avatar de la logique égalitariste dans un monde postmoderne, paradoxalement de plus en plus indifférencié, alors que chacun proclame sa différence.
A ce niveau, il s’agit d’un choix de société, donc d’un choix politique. Le choix, c’est de décider s’il faut tenir ou céder sur cette limite. Non pas pour la réalisation de nos désirs immédiats, mais pour les générations futures. Nos enfants vont-ils y gagner de recevoir « un monde sans limite », pour reprendre le titre d’un livre de Jean-Pierre Lebrun ? Ou, comme précisément de plus en plus de choses seront possibles, la question d’avoir tenu la limite sera-t-elle centrale dans l’héritage ?
En tant que pédopsychiatre, et comme beaucoup, je pense que la question de la limite est réellement centrale. Cependant, cette conviction n’est pas en soi une réponse à la question de l’homoparentalité.
Il faut une limite, d’accord, mais y a-t-il des mesures qui seraient dans l’intérêt de l’enfant  dans cette situation ? Sachant que de plus en plus d’enfants vivent et vivront dans des familles homoparentales, de quoi auront-ils besoin  dans cette problématique particulière ?
J’ai beau chercher dans les textes des « égalitaristes » ou d’autres (de Singly et Descoutures, Flavigny, Cadoret, Gross, Iacub, Nadaud,…) je ne trouve rien, dans l’homoparentalité légale, qui serait nécessaire à l’intérêt de l’enfant.
Cependant, l’homoparentalité légale n’est pas toute l’homoparentalité. Voyons. Actuellement, un enfant peut bien grandir dans une famille où ses parents éducateurs, c’est à dire la parentalité sociale et éducative, sont deux parents de même sexe. Et cette parentalité sociale est aussi important pour lui que autres « types de parentalités ». Jeremy ne fait pas de hiérarchie entre ses parents (sauf le parent « bio », qui est moins important pour lui).
On a vu que si les filiations sont multiples ou complexes, l’enfant doit pouvoir les comprendre et les nommer, comme le petit Jeremy qui jongle avec précision avec ce qui fait les différences entre ses cinq parents.
Autre observation,  un enfant peut grandir avec un parent mort, ou absent, ou défaillant, pour peu qu’il trouve dans son entourage la sécurité et l’affection nécessaire à son épanouissement. C’est cela la résilience : trouver dans l’entourage les ressources pour surmonter les épreuves éventuelles qui peuvent ou ont pu bouleverser un enfant.
J’ai dit sécurité et affection. Or précisément, la sécurité est bien un des problèmes de l’homoparentalité actuelle. Un des parents est en effet non-légal et sa place et sa fonction n’est donc pas garantie par une institution (la filiation) à l’égard de l’enfant. Si l’homoparent légal se sépare ou décède, l’homoparent non-légal n’a aucun droit sur cet enfant. L’adoption serait alors la garantie de la pérennité du lien existant (et permettrait l’héritage comme fils ou fille, autre signe de filiation).
En effet, mais on a vu à quel prix. Au prix de la suppression de la différence des sexes.
Comment trancher entre ces deux besoins contradictoires : tenir sur la différence anthropologique de la différence des sexes et garantir le lien issu d’une parentalité socio-éducative ?
Observons que ce lien de parentalité sociale non légale est  de plus en plus fréquent dans notre société. Depuis l’effritement de la famille nucléaire comme lieu d’éducation, bon nombre de beaux-parents sont éducateurs de l’enfant de leur conjoint, parent légal. Et cette beau-parentalité, y compris celle de l’homoparent non-légal, devrait et pourrait être reconnu comme une parentalité sociale importante pour l’enfant. Cette place et cette fonction beau-parentale devrait être plus et mieux soutenue, dans l’intérêt de l’enfant, dans des épreuves comme les séparations et les décès.
Dit autrement, dans l’homoparentalité, il ne faut pas introduire un autre « même » parent, mais précisément un nouvel « autre » parent, un parent social, à reconnaître à ce titre, le cas échéant dans une forme juridique à établir. Notons que ce droit est déjà reconnu, de façon débutante, par la notion de « droit aux relations personnelles ». Un tribunal de la jeunesse peut en effet accorder un « droit de visite » à des personnes qui ont eu un lien affectif positif et durable avec un enfant (comme des grands-parents, mais aussi des beaux-parents).
Jean-Louis Renchon, dans son article « Parenté sociale et adoption homosexuelle, quel choix politique ? » (à paraître) en fait une excellente analyse, où ses compétences juridiques et ses influences psychanalytiques et anthropologiques lui permettent une proposition politique, sur laquelle je conclurai.

L’homoparentalité n’est pas à établir comme une parentalité légale. Les enfants n’ont rien à y gagner.
Elle est à soutenir comme une parentalité sociale, nécessaire à certains enfants.
 
Bibliographie

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De Singly F. et Descoutures V. La vie en famille homoparentale. Etude CNRS, Université Paris V, nov 1999.
Ehrenberg A. La fatigue d’être soi. Dépression et société. Odile Jacob, 1998.
Flavigny C. Adoption homoparentale, in Guérir les souffrances familiales, PUF, 2004.
Fourez B. « Docteur, je manque de confiance en moi. » Cahiers de psychologie clinique, vol 10, Deboeck Université, 1998.
Gauchet M. Essai de psychopathologie contemporaine, I et II, Le Débat, vol 99 et 100, 1998
Golombok S. et Tasker F. Do parents influence the sexual orientation of their children? Findings from a longitudinal study of lesbian families. Developmental Psychology, 32, 1, 1996
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Kinoo Ph. J’ai deux papas, deux mamans et un père. La représentation des liens de filiation. Enfances –Adolescences, Deboeck, 2002/1.
Lebrun JP. Un monde sans limites. Erès, 1997, suivi de Les désarrois nouveaux du sujet, Erès, 1999
Legendre P. L’inestimable objet de la transmission. Etude sur le principe généalogique en Occident. Fayard, 1985 et Les enfants du Texte. Etude sur la fonction parentale des Etats. Fayard, 1992.
Legendre P. et Papageorgiu-Legendre A. Filiation. Fondement généalogique de la psychanalyse. Fayard, 1990
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Théry I. Le contrat d’union sociale en question. Revue Esprit, 1997