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Psychiatre infanto-juvénile et psychothérapeute.

Ph. Kinoo (2002) "J’ai deux mamans, deux papas et un père : à propos de la représentation des liens de filiation", Enfances-Adolescences, vol. 3, DeBoeck, Louvain-la-Neuve. Prix Fonde 2003.

I. Introduction

Jeremy a presque 5 ans.  Il est d’emblée à l’aise dans le contact.  Déjà dans le couloir, il me parle de son institutrice, de ses copains de l’école.  Entrant dans mon bureau, il s’installe spontanément à la table, et voyant les feuilles blanches et les crayons, me demande s’il pourra dessiner.  
Je rencontre ce garçon vivant en famille d’accueil, à la demande du juge de la jeunesse, dans le cadre d’un examen médico-psychologique, visant à évaluer la situation de l’enfant et les possibilités d’un retour en famille de naissance.
Jeremy vit depuis l’âge de 2 ans dans sa famille d’accueil.   Son intégration, après un passage de plusieurs mois en crèche résidentielle, s’est bien passé.  Tous les mois, depuis un an, il passe un week-end chez sa mère de naissance qui vit avec un compagnon, rencontré peu avant la naissance de l’enfant.
C’est un garçon intelligent, s’exprimant volontiers et clairement.
Ce n’est pas cette situation en tant que telle qui sera développée, mais la manière dont l’enfant définit et représente ses divers liens de filiation.   A dessein, nous avons pris une situation où l’enfant n’a pas de problèmes affectifs particuliers ni de difficultés cognitives, au contraire.  
S’il est vrai que les perturbations dans la petite enfance peuvent, dans bon nombre de cas, amener des difficultés de développement affectives ou cognitives, on trouve aussi bon nombre d’enfants résilients, ayant apparemment pu bénéficier de choses « suffisamment bonnes » dans leur entourage pour grandir bien dans leur peau.  Jeremy fait partie de ceux-là.


II.  Le « plan de famille » de Jeremy

Après avoir parlé encore un peu avec Jeremy de son école, lui avoir précisé que c’est « son juge » qui m’a demandé de le rencontrer, nous abordons le chapitre « familles ».  Jeremy est d’emblée d’accord de m’aider à comprendre sa situation, et s’attelle à me faire « un plan » pour que je retrouve toutes les personnes importantes de ses « deux familles ».  La notion de « deux familles » est évidente pour lui.  
- Maintenant j’habite chez Louis et Régine.  C’est pas vraiment mon papa et ma maman, mais je dis quand même parfois « papa » ou « maman », et sur ton plan, tu peux mettre « papa Louis » et « maman Régine ».  Ils ont deux enfants, qui étaient dans le ventre de maman Régine.  Moi, j’étais dans le ventre de Maman Annick.  Elle, tu dois la mettre dans ma première famille.  Maintenant, je vais dormir chez elle tous les mois.  Avant, elle pouvait pas s’occuper de moi, parce qu’elle avait trop de problèmes et qu’elle a été à l’hôpital.  Et mon papa Roger – lui, c’est mon papa de quand j’étais petit, il est gentil, mais pas quand il boit trop de bières et qu’il se fâche sur maman Annick – il faut aussi le mettre dans ma première famille.
Nous complétons alors le plan avec les enfants, son frère et sa sœur « de ma famille d’accueil » et ses frères et sœurs « de ma  première famille ».
« Mais eux, explique Jeremy, c’est des demi-frères, et des demi-sœurs ».  Avec aisance et précision, il explique que, avant sa naissance, sa maman Annick était mariée avec Mr D., et qu’elle avait déjà fait des enfants avec lui, et que donc, Mr D. est le papa de ses demi-frères et sœurs.  Quand nous lui faisons remarquer que « D » c’est son nom de famille, il explique : « C’est parce que c’est mon père, mais c’est pas lui qui avait mis la graine, et il m’a pas voulu.  Papa Roger, lui il m’a voulu, même s’il avait pas non plus mis la graine ».  
Comme il ne fait pas d’autre commentaire sur l’origine de la graine, c’est nous qui lui demandons qui a alors mis la graine.
- Lui, je ne le connais pas, même Maman Annick ne sait pas où il habite.

Il complétera encore le « plan », en ajoutant les grands-parents dans ces différentes « familles », les oncles et tantes, les cousins et cousines, ceux qu’il connaît, ceux qu’il ne connaît pas, ceux qui sont morts, ceux qui sont séparés.
Cette représentation de ses familles, qui se construit sur la feuille, l’intéresse beaucoup.  Il fait des commentaires, il manifeste sa perplexité devant le fait que certains membres de sa famille lui sont inconnus.  « Je vais demander, je te le dirai la fois prochaine.»  Cependant, son trouble passager le pousse à l’éveil, pas à la gène.
A la question « En fait, si je dis « maman » ou « papa », c’est à qui que tu penses ? », il répond que quand il habite dans sa famille d’accueil, c’est à son papa et à sa maman d’accueil, et les week-ends où il y retourne, c’est à maman Annick et à papa Roger.
Jetant enfin un coup d’œil sur le « plan » terminé, il conclut : « Avec mes deux familles, j’ai deux mamans, et aussi deux papas et un père.»  

Ce qui est frappant, c’est de voir la bonne connaissance, et la capacité de représentation de l’enfant de ses différents liens de famille.  C’est un garçon qui, bien sûr, a pu bénéficier de bonnes informations concernant son histoire, mais aussi qui a pu les intégrer, et qui est capable de retransmettre la structure de ses liens familiaux.
Quand chez un enfant, ayant vécu une histoire personnelle bouleversée, vivant des liens de famille complexes, on peut retrouver ces caractéristiques de 1. une perception et une représentation claire des liens de famille et 2. une énonciation simple et sans gêne, on a habituellement là quelques éléments de bon pronostic, tant au niveau cognitif (la clarté de la représentation), qu’affectif (l’énonciation sans gêne).

III. Les quatre liens de filiation

Tout ce qui précède est l’illustration que, pour certains enfants, le lien de filiation n’est pas un lien simple et univoque.
Certes, de tout temps il y a eu des filiations particulières. En outre,  les liens de filiations sont divers et caractéristiques des époques et des cultures : filiation matrilinéaire dans certaines cultures ; filiation par adoption chez les citoyens romains ; suppression de la notion d’enfant illégitime au XXème  siècle dans la plupart des pays occidentaux ; primauté de la filiation biologique dans les pays anglo-saxons et celle de filiation légale dans les pays latins ;…
Sans vouloir entrer dans toutes ces différences, largement étudiées en sciences humaines, ceci rappelle simplement que les liens de filiations ne sont une notion univoque ni dans le temps, ni dans l’espace.
En Occident, depuis quelques dizaines d’années, les liens de filiation peuvent se constituer de façon de plus en plus complexe (fécondation in vitro, mères porteuses, adoption évoquée pour les couples homosexuels,…). Les divorces et les recompositions familiales sont de plus en plus fréquents. En conséquence, les repères culturels et psychosociaux sont devenus parfois bien flous pour repérer ce que seraient les bases minimales pour établir ce qu’il en est de ces liens de filiations, parfois multiples. Et corollairement, il est devenu difficile de comprendre quelles seraient dans ce domaine, les bases actuelles nécessaires à la structuration et à l’épanouissement de l’enfant.
Les psychanalystes, de leur côté, ont largement étudié la notion de « fonction paternelle », surtout suite aux travaux de Lacan sur le « père réel – père imaginaire – père symbolique. » Les travaux psychanalytiques interrogent cette notion comme élément de la constitution du Sujet, instance du Père symbolique.
Notre propos sera plus pragmatique, plus centré sur des repères utiles pour s’orienter dans certaines situations cliniques particulières. Il ne se veut donc pas en contradiction ou en opposition à d’autres lectures anthropologiques, psychanalytiques ou autres, il se veut plus simplement le repérage d’une différenciation, dans laquelle l’enfant se retrouve, et par laquelle il peut nommer, le cas échéant, ses différents liens de filiation, ou du moins, les désigner.  Dit autrement, c’est aider l’enfant à penser et à représenter ses liens de filiation qui est le fil de cet article.  
A l’intervenant de trouver la manière de les utiliser dans la consultation ou la thérapie.

Quatre liens de filiation sont repérables.  Les différences éventuelles sont plus fréquentes quant à la filiation paternelle, mais on peut trouver les mêmes dissociations dans la filiation maternelle.

1.    Filiation légale

Il s’agit ici de l’homme et/ou de la femme qui, pour l’enfant, est le parent « par la loi ».  Le père légal, lorsqu’il y a mariage, est le mari de la mère « légale ».  La mère légale, c’est presque toujours la mère qui met au monde, sauf les situations particulières de mères porteuses, ou, en France, l’accouchement dit « sous X », où il n’y a pas de filiation naturelle légale établie à la naissance.  
Il y a aussi les reconnaissances de paternité, hors mariage, et évidemment les situations d’adoption où la filiation légale s’établit par l’acte d’adoption.
Une manière d’explorer cette filiation avec l’enfant, c’est de parler de l’origine de son « nom de famille ». C’est le cas par exemple quand – comme pour Jeremy – le père légal est le mari de la mère, dont elle vit séparée, et qui n’est pas le père biologique.
Autre situation spécifique. Il existe des familles où les enfants cohabitants ont des « statuts différents ». Ainsi dans une même famille, on peut retrouver des enfants légitimes biologiques, des enfants légitimes adoptés, et des enfants en accueil. Il peut alors être utile de repérer, avec l’enfant, moins cette différence de statut (différence qui pour lui est moins une différence objective qu’une éventuelle différence subjective), que la différence de « mode d’entrée » dans la famille : « Donc, ce frère et cette sœur sont entrés dans la famille par la naissance, ce frère-ci est entré dans la famille par l’adoption, et toi, tu es entré dans ta famille par l’accueil. »  Cette manière de qualifier les différences de liens de filiation évite l’étiquette de « différence de statut » dans la fratrie, et permet de situer cette différence par  l’histoire de l’enfant plutôt que par le « statut » actuel.

2.    Filiation biologique

C’est bien évidemment, « le papa qui a mis la graine », et « la maman où j’étais dans le ventre », ou « la maman de ma naissance ».
Cette filiation biologique, surtout paternelle, voit son importance croître depuis quelques décennies.  Rappelons que pendant des siècles, depuis le droit romain, notre société a fonctionné avec comme principe déjà évoqué « est père, le mari de la mère » (« Pater  est quem nuptiae demonstrant »).
Corollairement était assumé le fait que « le père est toujours incertain » (« Pater semper incertus »).  Dit autrement, c’est  parce qu’on ne peut jamais être sûr de la paternité biologique, qu’on supprime ce doute par la paternité légale : est le père, le mari de la mère, ou celui qui adopte (prend pour le sien) un enfant.  L’enfant est donc un « enfant du texte », selon l’expression de Pierre Legendre : c’est l’acte de reconnaître un enfant qui le fait exister pour la société, qui lui donne le statut de sujet, ce n’est pas la procréation (« conception bouchère de la filiation », selon les termes forts du même Legendre…).

Pendant des siècles, la filiation biologique – et la question de la paternité biologique plus particulièrement – était donc considérée comme par essence incertaine, et non pertinente.  Depuis quelques décennies, la science est venue bouleverser cette donnée dans la mesure où la paternité biologique pourrait maintenant être « prouvée ».  Nous n’entrerons pas dans le débat sur la prépondérance ou non de cette paternité biologique sur les autres (légale et/ou affective).  Ce que nous observons, plus simplement, c’est que, dans la petite enfance, l’enfant est rarement préoccupé par cette question, sauf si celle-ci préoccupe les adultes qui l’entourent. C’est quand les adultes en font un problème que cela devient un problème pour l’enfant.
C’est le cas par exemple, lorsqu’il y a contestation de paternité, ou désaveu de paternité, ou, de façon plus générale, lorsque l’enfant est l’enjeu d’un conflit autour de la notion de filiation biologique. Ce sont alors plus les effets du conflit qui, indirectement, pèsent sur lui, bien plus que la question de « savoir » qui est son parent « bio ».
C’est plus souvent à l’adolescence, ou comme jeune adulte ou encore, au moment de devenir soi-même père ou mère, que la question de l’origine biologique et donc de la filiation biologique revient de façon plus insistante.  C’est apparemment surtout vrai pour la filiation paternelle biologique.  Pour la mère de naissance (dans les situations d’adoption ou d’accueil), cela apparaît souvent plus tôt, mais cela questionne moins le « biologique » de ce lien, que la perte d’un lien précoce, et les problèmes d’attachement qui se posent bien souvent pour les enfants accueillis ou adoptés. Les questions « D’où est-ce que je viens ? Pourquoi elle ne m’a pas gardé ? Pourquoi j’ai été adopté ? », renvoient plus, me semble-t-il, à des aspects affectifs, qu’à l’aspect biologique du lien.

A notre sens donc, le lien de filiation biologique peut être, ou doit pouvoir être représenté par l’enfant, mais l’importance de ce lien de filiation ne doit pas être surestimé.  La vogue du « bio » comme label de qualité de vie ne doit pas nous aveugler sur les réels enjeux de la filiation et des besoins de l’enfant.  Il a moins besoin de savoir « le vrai » qui serait un « vrai de la science », ou le « vrai de ses gênes », que de grandir dans la sécurité (repérer sa filiation légale et avoir des parents éducateurs) et dans l’affection (des parents « dans le cœur », et/ou dans la vie).

3.    Filiation sociale, ou éducative, ou les parents dans la vie,…

Ce lien de filiation, pour l’enfant, est représenté par l’homme et/ou la femme qui, dans sa vie, occupent cette fonction parentale éducative. Ce lien renvoie aux parents ou à leurs substituts, qui, au quotidien, l’aident à grandir, assument une place de père et de mère, au jour le jour.  C’est parfois un père d’accueil, ou encore un beau-père.  Ces deux derniers n’ont aucun statut légal, aucune autorité légale, mais ils sont, le cas échéant, à reconnaître pour l’enfant dans cette forme de lien de filiation : « Dans le fond, même s’il n’est pas ton papa, il est comme un papa qui te fait grandir, qui s’occupe de toi dans sa famille,… »
Il arrive que l’enfant ait du mal à représenter et à nommer cet homme ou cette femme qui assume ce lien de filiation sociale.  Une femme qui va chercher son enfant en accueil à la sortie de l’école, où les copains ou copines disent : « Ta maman est là… », embarrasse parfois l’enfant, qui ne sait trop que dire ou expliquer.  Chaque enfant fera ce qu’il peut à ce moment, mais il est clair que, mieux il peut représenter et nommer ce lien de  filiation, plus il sera à l’aise pour répondre (ou non).

4.    Filiation affective

« Si je dis papa, c’est en fait à qui que tu penses ? ».  De qui l’enfant se sent-il le fils ou la fille ?  C’est ce parent-là qui, en bonne partie mais pas uniquement, sera pour l’enfant l’image parentale identificatoire.  Ce peut être un père ou une mère dans la vie, ce peut être un parent absent, ou un parent mort.  Ce n’est pas nécessairement celui qui « donne l’affection » qui devient pour l’enfant le parent affectif.  C’est une alchimie parfois délicate ou complexe, où se mêlent histoire de l’enfant, expériences relationnelles, places symboliques, occupées ou vacantes,… Dans ces situations de liens de filiations complexes ou multiples, c’est souvent là, dans la filiation affective que l’enfant est en difficulté .  C’est le lien de filiation le plus subjectif, le plus « psychologique » donc…
C’est donc aussi celui où le « psy » consulté est le plus interpellé.  Les filiations légales, biologiques ou sociales, ce sont des « informations », pertinentes ou non.  La filiation affective, c’est celle qui sera plus habituellement présente dans le travail psychothérapeutique.
C’est aussi ce lien de filiation qui concentre les enjeux affectifs et relationnels dont l’enfant est l’objet dans les conflits intra- ou interfamiliaux. C’est dans ce lien que beau-père ou belle-mère peuvent faire problème après le décès d’un des parents, ou après divorce ou séparation. C’est là également, dans la filiation affective, que les enfants en famille d’accueil sont l’objet d’un conflit latent ou déclaré entre leurs deux familles.

    Il faudra veiller à permettre à l’enfant à cheminer par rapport à ces représentations, sans les perturber par soi-disantes clarifications, sur qui devrait être son « vrai » père ou sa « vraie » mère.  Ainsi, le petit Jeremy du début, nous raconte qu’il vit comme père et mère affectifs ses parents d’accueil quand il est en famille d'accueil, et quand il est en famille de naissance, il a la même expérience affective vis-à-vis de sa mère et du conjoint de celle-ci (son « ex-père social »).  Si cela peut paraître confus à certains, pour Jeremy c’est clair.  C’est ainsi qu’il se retrouve dans ses représentations de filiation, et dans ses émotions.  Il n’y a là rien de vrai ou de faux, et pas besoin de « l’aider à voir clair ».  Il vit justement les choses, il a intégré la complexité de sa situation, en différenciant le parent affectif, en fonction du lieu de vie.  C’est sa manière de dire qu’il a tout compris, et qu’il a pu s’adapter en fonction des représentations de ses liens  de filiation, de son histoire passée, et de sa situation actuelle.
Il a « deux papas » et « deux mamans ».  Mais bien sûr.



IV. Liens de filiation et clinique

Que faire de tout ceci ?

1. Repères pour l’enfant.

Bien évidemment, loin de nous l’idée que ces quatre représentations de liens de filiation pourraient être comme des « catégories » à repérer  lors de l’anamnèse.  Il s’agit plus dans notre clinique d’un repère pour cheminer avec l’enfant dans sa représentation des liens de filiation, lorsque ceux-ci sont plus complexes que dans une famille nucléaire « standard ».

2. Repères pour l’intervenant.

A un deuxième niveau, cette représentation permet éventuellement à l’intervenant médico-psycho-social, en place ou non de thérapeute, d’aider l’enfant à représenter ces liens de filiation, lorsqu’ils existent de façon concomitante ou concurrente.  Avoir ces quatre représentations en tête, sans notion de hiérarchie dans les liens (il n’y a pas un lien qui « vaut plus » qu’un autre ; ils sont différents, simplement) aidera de façon directe ou indirecte, l’enfant à repérer ces liens, à les nommer, avec ses propres mots, avec ses propres commentaires.

3. Repères pour l’entourage.

Ceci introduit le troisième niveau.
Si pour l’intervenant ces quatre liens de filiation représentent des différences non hiérarchisées, ceci a souvent comme effet lors des entretiens de guidance familiale, ou avec l’entourage, de supprimer les notions trop souvent entendues : « Mais qui est ton vrai papa ? », ou « Mais, elle, ce n’est pas ta vraie maman. »  Il n’y a pas d’intérêt à travailler en qualifiant un parent ou un lien de filiation de « vrai ».  Souvent cette notion de « vrai parent » entraîne, involontairement, un conflit de loyauté.  C’est ce qu’on retrouve par exemple lorsqu’un enfant adopté cherche à reprendre contact avec ses parents de naissance.  Si à ce moment, on parle de « retrouver les vrais parents », c’est qualifier indirectement les parents d’adoption de « faux parents », ce qui est absurde, et renforce bien souvent la crainte vécue par les parents d’adoption que cette démarche serait menaçante.
Il ne s’agit donc pas d’interdire certaines représentations (« ce n’est pas ton vrai père, ta vraie mère »), il s’agit de permettre de représenter, de différencier et de nommer ces liens de filiation.  C’est là l’intérêt de repérer ces quatre liens.


V. Où est le problème ?

Cet article tente de montrer que, même si la situation de filiation peut être complexe, ce n’est pas la complexité elle-même qui fait problème à l’enfant. Habituellement, dès trois ou quatre ans, l’enfant arrive à se représenter et à nommer les liens de filiations, les générations,…
L’enfant sera en difficulté dans ces situations particulières, lorsqu’il est l’enjeu de relations conflictuelles, déclarées ou implicites. C’est alors qu’il vit des problèmes de double lien, des conflits de loyauté.
Dit autrement, pour l’enfant, ce n’est pas tant un problème de vivre et/ou de représenter des liens de filiation particuliers ou complexes, que d’être l’enjeu, de la part d’adultes, de liens de filiation concurrents... Habituellement alors, ce lien -le plus souvent l’aspect affectif de ce lien-, est nié, ou méprisé, ou agressé, ou dénigré,… et l’enfant ne sait plus que ressentir ou que penser.
C’est par exemple le père, toujours jaloux et frustré, qui critique le beau-père. C’est la mère qui tient des propos haineux et injurieux sur la belle-mère. C’est la famille d’accueil qui diabolise la famille de naissance, ou réciproquement. C’est alors que l’enfant ne sait plus qui croire d’abord, puis ne sait plus que penser, et enfin, ne sait plus que ressentir. Il tente alors le plus souvent de s’accrocher au parent le plus fort, parfois au plus méchant. Il se peut que ce soit l’inverse, et il s’accroche et défend le plus faible,… Mais ceci est une autre histoire, celle des conflits de loyauté vécus par l’enfant.
L’observation des enfants résilients l’a montré. Ce n’est pas la perte ou le traumatisme qui handicape le développement de l’enfant, c’est l’absence de liens soutenants et structurants après le traumatisme.


VI. Conclusion

Quatre liens de filiation, un lien légal, un lien biologique, un lien social et un lien affectif, se nouent habituellement pour tresser une filiation univoque, renvoyant à deux parents. Parfois cependant, ces liens attachent l’enfant à une ou plusieurs autres personnes. Ces liens peuvent alors être complémentaires, chacun, y compris l’enfant, connaissant et vivant avec ces différences, plus ou moins bien assumées.  
Parfois ces liens sont concurrents, et font l’objet de procédures juridiques (en reconnaissance ou en désaveu de paternité, par exemple), ou de batailles « affectives » (entre des parents d’accueil et des parents de naissance - et donc parents légaux - par exemple).  
Ces liens peuvent également être l’objet des nouveaux enjeux de société plus complexes, où, précisément, la représentation de la (nouvelle) qualité de lien de filiation est inhabituelle : un enfant a-t-il le droit de connaître le « père biologique » après insémination artificielle par donneur ? Ou encore une « mère porteuse » peut-elle « résilier son contrat » après l’accouchement ?
La loi et la jurisprudence avancent eux-mêmes à tâtons et à pas de sioux dans un brouillard encore épais à certains endroits : toutes les réflexions  bioéthiques           actuelles sont le reflet de ces difficultés et de ces divergences ainsi que de la perplexité de la société face à certains enjeux.

Au clinicien de permettre à l’enfant et à ses familiers, de nommer et d’évoquer ces différences, en tentant dans toute la mesure du possible de supprimer toute notion de différence de valeur ou d’importance, du moins dans le chef de celui qui écoute ou accompagne.  C’est cela qui permettra à l’enfant alors de se situer, lui-même, par rapport à ces représentations.