philippekinoo.be

Psychiatre infanto-juvénile et psychothérapeute.

I.    DE L'INTERET DU JEU A TROIS

Bien souvent on réfléchit à la notion de coparentalité du côté des deux parents.
On considère que pour que cette coparentalité fonctionne bien, il est nécessaire que les deux parents jouent le jeu, le mieux possible. Qu'ils développent, sur une base de respect réciproque minimal, une capacité de collaboration et de coopération dans la fonction parentale.

Et c'est, évidemment, tout à fait correct.
Cependant, pour que la coparentalité fonctionne bien, il est important également de pouvoir la jouer à trois. Et le troisième partenaire, à côté de chacun des 2 parents, c'est l'intervenant médico-psycho social.

Dans ma pratique de médecin pédopsychiatre, en consultation ou en hospitalisation, je travaille bien souvent avec des enfants de parents séparés ou divorcés.  Or par ma manière de travailler avec cette famille, je peux favoriser ou torpiller la coparentalité.
Comment ? Je m'en expliquerai dans la suite.

Avant d'aborder des exemples pratiques et concrets, reprenons quelques repères montrant la nécessité pour l'intervenant auprès d'enfants de parents séparés de travailler avec les deux parents.

1.    Au niveau légal

L'autorité parentale restant conjointe -dans la plupart des cas- après la séparation, l'intervenant est légalement obligé d'informer les deux parents et d'obtenir leur accord avant la mise en place de tout traitement, quel qu'il soit. Rappelons en effet que les médecins ne peuvent que proposer des traitements et que c'est l'adulte qui décide (ou non) de l'appliquer. Pour des mineurs, c'est l'autorité parentale qui décide de l'application du traitement.

Ceci vaut bien évidemment pour les traitements psychothérapeutiques. On pourrait dire, en quelque sorte, que la loi rappelle aux intervenants médico-psycho-sociaux qu'ils doivent jouer le jeu de la coparentalité. Ce rappel est important car on sait que trop souvent l'intervenant se satisfait de l'accord du seul parent demandeur.
2.    Au niveau déontologique

Pour les médecins, en Belgique, le code de déontologie a précisé l'obligation pour le médecin intervenant auprès d'un enfant de parents séparés de veiller à l'accord des deux parents. Un avis de l'Ordre des médecins du 16 novembre 1996 ( rédigé donc peu après la loi sur l'autorité parentale conjointe, loi qui date de 1995 en Belgique) est très explicite à cet égard. Le code va jusqu'à suggérer de façon concrète comment prendre contact téléphoniquement avec le parent absent, ou avec le médecin traitant de ce dernier.
Bref, ici encore un rappel intéressant d'une disposition très claire dans le texte du code de déontologie, mais toujours peu effective dans les faits.

3.    Au niveau de la pratique clinique

A.    La consultation psychologique ou pédopsychiatrique

Plus fondamentalement encore que l’exigence légale ou déontologique, la participation des deux parents est capitale dans la mise en place du cadre thérapeutique, puis  ensuite, dans le décours du travail avec les enfants.  Si les mères sont traditionnellement plus promptes à s’occuper du domaine des soins des enfants, et donc des contacts avec les médecins, les psys ou autres soignants, la question de la place du père traverse tous les domaines du développement de l’enfant, y compris bien évidemment le domaine des soins, surtout psychologiques ou relationnels.

Cette quasi évidence concernant l’importance de la place du père, évidence partagée par la plupart des professionnels de l’enfance, analysée et commentée très largement dans la littérature, se heurte pourtant encore bien souvent à des pratiques privilégiant la participation d’un seul parent – le plus souvent la mère – à l’essentiel du travail thérapeutique.

La proportion de “mères en première ligne pour les soins”, augmente encore lorsque les parents sont séparés.  Si les pères prennent parfois l’initiative de contacter l’intervenant médico-psycho-social, cela reste une minorité.  De toute manière, la question qui nous occupe n’est pas là : quel que soit le parent qui contacte, il importe d’impliquer l’autre parent, que ceux-ci soient cohabitants ou séparés.

La thérapie familiale, vraisemblablement plus que d’autres approches thérapeutiques, a développé une méthodologie où le “setting”, la mise en place de départ impliquant les divers membres de la famille, a toute son importance.

Ce que je tiens à souligner concernant cette mise en place du cadre, dans des situations de séparation, c’est que, en impliquant dès que possible les deux parents (c’est à dire, comme on le verra, avant la rencontre avec l’enfant), le thérapeute donne un signal fondamental signifiant:

-    la reconnaissance pour l’enfant de l’égale valeur de ses deux parents

-    corollairement, la reconnaissance que, même séparés, sa double filiation – maternelle et paternelle – reste reconnue et respectée
-    une position de thérapeute, non pas dans une “neutralité”, mais dans un double engagement, comme l’est l’enfant lui-même, avec l’un et l’autre parent.

-    le respect du principe de coparentalité
    
    Le thérapeute respecte ainsi en effet la coparentalité en tant que principe organisateur de la famille, et il tient compte des effets de la coparentalité sur l'affectif familial. En outre, l’évolution sociologique actuelle du divorce fait que le divorce pour l’enfant n'est plus exceptionnelle, à la limite pathologique, mais d’une nouvelle façon de vivre en famille dans de nouvelles normes, de plus en plus communes et acceptées. Et ceci également entraîne le thérapeute à devoir redéfinir son mode de fonctionnement dans ces circonstances.  
    
    Si le thérapeute ne s’adapte pas suffisamment à cette évolution normative, anticipant si besoin la mise en place du contact avec les deux parents, le thérapeute risque non seulement d’être en retard d’une guerre, mais de raviver ou d’amplifier des dysfonctionnements de la coparentalité.
    
    S’il privilégie le contact avec un seul parent, il risque en effet :
    
-    d’exclure ou d’éloigner encore plus le parent le plus distant

-    de susciter des reproches et des critiques entre les deux parents sur le bien-fondé de la démarche et/ou la manière dont l’initiative fut prise

-    de coincer l’enfant dans un conflit de loyauté s’il sait ou sent que l’un des deux parents est opposé à la consultation ou à la thérapie; et habituellement, l’enfant le sent très rapidement.

Le problème étant posé sur le plan des principes, voici un développement concret et imagé d’une manière de fixer les premiers entretiens en respectant la coparentalité dans les situations de séparation.  Cette illustration se base sur notre propre expérience.  Loin de nous l’idée d’en faire un modèle, il s’agit tout simplement de la description d’une démarche concrète.

Synthétisons. Lors d’une demande de traitement concernant un enfant dont les parents sont séparés, il faut:

1.    l’accord des deux parents, avant de commencer le travail avec l’enfant,

2.    pouvoir informer et rassurer l’enfant que le travail qui se met en place le concernant se fait à la demande conjointe de ses deux  parents, et qu’il n’y a donc, quant à lui, aucune déloyauté dans son engagement dans le processus.

Pour arriver à cet objectif; il me semble indispensable d'agir dès la prise de rendez-vous lors du premier coup de téléphone. Vu la négociation éventuelle pour la mise en place du ou des premiers entretiens, il est d'ailleurs utile de réserver un temps à une “permanence téléphonique” pour négocier et fixer soi-même le ou les premiers entretiens.

Lors d’un tel contact téléphonique, après la demande de base formulée par le parent interlocuteur, je fais la proposition suivante: “Habituellement, pour un premier entretien, je propose de rencontrer l’enfant et ses deux parents. Est-ce que c’est une formule qui vous paraît possible et adéquate?”.

C’est à ce moment que surgissent les pères-qui-travaillent-beaucoup-et-ne-peuvent–prendre-congé, et c’est aussi à ce moment qu’est annoncée l'éventuelle situation de divorce ou de séparation.

On retrouve alors schématiquement 3 réponses types:

1) “Nous sommes séparés mais nous nous entendons suffisamment bien pour venir ensemble”.

2) “Le père (ou la mère) est au courant, est d’accord avec ma démarche, mais nos rapports sont trop tendus pour parler suffisamment à l’aise ensemble”.

3) “Le père (ou la mère) ignore ma démarche, et ça me gène de,(ou je ne tiens pas à,) l’informer”.

Dans ces deux derniers cas, un entretien est fixé pour le parent “premier demandeur” seul. Dans le premier cas, les parents peuvent être vus ensemble. Dans tous les cas, je travaille le premier entretien sans l'enfant. Il faut, me semble-t-il, rester prudent et éviter de faire vivre à l'enfant des discussions conflictuelles toujours possibles. Et en outre, ce n'est pas au psy de réunir devant l'enfant des parents que la vie a séparés…

On retrouve donc plusieurs formules de premier entretien.

a)    Le premier entretien avec les deux parents

C’est un entretien évidemment relativement facile dans la forme, puisque les divers éléments pertinents peuvent d’emblée être abordés avec les deux parents.

Ce n’est pourtant pas nécessairement ni plus facile sur le fond ni de meilleur augure que lorsque les parents ne se parlent pas. Il arrive régulièrement que reproches et rancœurs font irruption à travers une “ bonne entente ” superficielle.

Malgré les tensions et les difficultés qui apparaissent, c’est néanmoins plus facile de mettre en place le cadre des éventuels entretiens suivants, et de préparer ensemble la manière d’impliquer l’enfant.

b)    Le premier entretien avec un parent seul

Lors de cet entretien – donc toujours et nécessairement sans l’enfant – nous abordons bien évidemment la place et le rôle du parent absent, et l’importance de l’impliquer, dès le début, dans le travail.

Nous demandons au parent présent l’autorisation de contacter le parent absent par courrier.


Si le parent est d’accord, un courrier tel que celui qui suit peut être envoyé.
    
    “Monsieur (ou Madame),
    (comme vous le savez), j’ai été contacté par Mme A. (Mr B.) concernant votre fils, votre fille Z.
    Avant de voir si je peux être utile dans cette situation, je souhaite avoir votre avis, et vous propose de prendre contact avec moi pour fixer un rendez-vous à votre meilleure convenance.  Vous pouvez me joindre…”.
    
    Plus de neuf fois sur dix, le père (la mère) prend contact.
    
Si le parent n’est pas d’accord, un bras de fer s’engage…
    
    Cette situation est relativement rare.  Il arrive plus souvent que le parent soit réticent à la prise de contact, mais accepte, bon gré, mal gré, devant la détermination du professionnel consulté.
    
    Il arrive aussi que l’accord formel soit donné, mais que le parent y ajoute quelques commentaires: “Vous pouvez toujours essayer, mais il ne s’est jamais intéressé à l’éducation des enfants”. Ou encore : "Vous verrez, il ne supporte pas les psy(chologues – chiatres)”.
    De toute manière, tout en prenant bonne note de ces réticences et/ou du demi-consentement, après une discussion suffisante, la lettre présentée plus haut peut être envoyée.
    
    Il y a néanmoins l’un ou l’autre refus catégorique.
    
    Il est habituellement justifié par la haine et/ou par le désir d’éliminer le parent absent de la vie de l’enfant. Autre raison encore, c'est quand la demande est moins une demande d’aide qu’une demande de diagnostic d’une pathologie de l’enfant dont l’autre parent serait responsable, pathologie qui ensuite devrait être utilisée dans une procédure judiciaire contre l’autre parent (habituellement pour réduire ou supprimer les contacts entre l’enfant et l’autre parent). On voit que les conditions mêmes de la démarche empêchent en fait tout travail thérapeutique, tout questionnement critique des relations familiales.
    
    Si deux ou trois parents sont partis sans demander leur reste (peut-être chez d’autres collègues, mais ce n’est pas sûr), d’autres, parfois au bout de deux ou trois entretiens, toujours sans l’enfant, comprennent la position tenue par le thérapeute, et suspendent la demande de prise en charge.
    
c)    Le premier entretien avec le parent “convoqué”

Souvent, comme signalé, le parent “convoqué” répond à l’invitation. Il faut parfois un peu de souplesse avec les “papas-qui-travaillent-tard”, mais dans la très grande majorité, la réponse est positive, et un rendez-vous peut être fixé.

Le contenu de cet entretien, on s’en doute, peut aller dans des sens fort différents: récriminations contre l’ex-conjoint(e), certes, mais plus habituellement, soucis et inquiétudes ou questions, tout simplement, concernant l’enfant et le travail psy éventuel.

D’être impliqués rapidement, ces parents “convoqués” ne refusent pas la prise en charge. La plupart reviendront régulièrement, quelques-uns redisparaîtront, ou resteront à distance de cette prise en charge, manquant les rendez-vous ultérieurs, ou ne répondent plus aux éventuelles invitations.  Mais leur place dans le travail a été et reste ouverte. Et l'intervenant à, quant à lui, joué le jeu de la coparentalité, même dans la crise.

B.    Au niveau des "expertises psy" dans les divorces

Nous ne développerons pas la méthodologie que nous appliquions lorsque nous pratiquions ce genre de travail. Voici simplement une image de la coparentalité respectée par l'expert: nous convoquions toujours les enfants concernés par l'expertise à deux reprises, non pas pour "vérifier" leurs dires lors du deuxième entretien, mais parce qu'ils étaient invités à venir conduits une fois par leur père, une fois par leur mère.  Façon qui nous semblait la plus simple de jouer le jeu de la coparentalité, en tant qu'experts psy désignés dans des divorces.
    
    
II.    LES ACTEURS DU CHAMP SOCIAL

La coparentalité se joue à trois …

Nous avons voulu montrer tant sur la plan des principes que sur le plan du travail concret avec des enfants de parents séparés, que la coparentalité était également du ressort des intervenants médico psycho sociaux.

Nous nous sommes cantonnés à notre propre champ professionnel: le travail "psy" avec des enfants. Cependant ce principe de respect de la coparentalité regarde d'autres champs.  Celui qui me semble le plus important, c'est le champ de l'école.

Trop souvent en effet, les écoles fonctionnent quant à leur "contact famille" comme s'il n'y avait que des parents cohabitants, ou, en cas de séparation, un parent unique. Concrètement en effet, les informations à transmettre aux parents se font en unique exemplaire. C'est tout à fait compréhensible s'il s'agit d'une note au journal de classe demandant 0.50 euros pour les photocopies; c'est plus délicat quand il s'agit du bulletin  trimestriel, ou de la feuille reprenant les jours de congé de l'année.
Bien sûr, l'unique exemplaire sera dupliqué par le parent … si la coparentalité "à deux" fonctionne bien! Mais on sait que cette coparentalité fonctionne souvent mal en fonction soit d'un abus de contrôle du parent " hébergeant principal", soit d'un désinvestissement du parent "hébergeant secondaire".

Le fait de se sentir, en tant qu'école, le troisième partenaire du jeu de la coparentalité, permet, si tout va bien entre les parents, de renforcer la coparentalité positive existante, en adressant toutes les informations importantes en double exemplaire pour les parents séparés. Et si tout ne va pas bien, cette manière de faire reste le signe de l'engagement de l'école dans le principe de la coparentalité, ce qui, dans certains cas, évitera une exacerbation de la problématique parentale, en limitant l'abus de contrôle de l'un, ou le désinvestissement de l'autre.
Il n'est pas rare que des papas, décrits comme n'investissant pas le domaine du scolaire (ou de la santé, ou du psychologique,…) montrent clairement leur intérêt et leur engagement,… si l'intervenant les interpelle.
Nous l'avons montré dans le cas de la consultation psy.
Il en va de même à l'école.


III.    CONCLUSION

Certes, la coparentalité est d'abord l'affaire des parents séparés.

Cependant il en va également de la responsabilité des partenaires de la famille de prendre en compte "la fonction coparentale" après une séparation, qu'on soit par exemple psychologue, médecin, ou directeur d'école.

Et prendre en compte, ce n'est pas que attendre de la part des parents de bien fonctionner en coparentalité. Il s'agit d'une responsabilité des intervenants eux-mêmes, par exemple en veillant à établir les documents scolaires importants en double exemplaire dans les situations de séparations. A la fois très simple et très compliqué, sauf si l'école en fait un objectif pratique concret et prioritaire.
Les quelques écoles que je connais qui appliquent ce principe le font sans difficulté après une petite période de rodage …