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Psychiatre infanto-juvénile et psychothérapeute.

Ph. Kinoo (2013), Systémique, science et sorcellerie. Cahiers critiques de thérapie familiale et pratiques de réseaux, vol. 51, pp 119-130.

Introduction

Depuis quelques années, j’ai eu l’occasion de rencontrer en République Démocratique du Congo (RDC), des intervenants médico-psycho-sociaux travaillant avec un public habituellement dénommé « population vulnérable ». Lors de mes premières missions, ces rencontres abordaient la problématique de la démobilisation et de la réinsertion des enfants soldats (Kinshasa). Ensuite, à Lubumbashi,  j’ai animé des sessions de formation étalées sur trois ans, pour des directions et des travailleurs de terrain d’ONG s’occupant – principalement – d’enfants des rues, d’enfants orphelins, …

Dès les premiers contacts de terrain, l’intervenant occidental est confronté à un phénomène relativement nouveau : la désignation d’enfants « sorciers » tant parmi cette population d’ « enfants vulnérables » que dans la population générale. Ce phénomène s’est développé il y a une vingtaine d’années dans un contexte de bouleversement socioculturel (cataclysme économique, guerres, déplacement des populations, mélange d’ethnies, décès ou disparition d’un ou des parents, …). Ces bouleversements ont eu de nombreuses conséquences tels la perte de repères traditionnels et coutumiers, la multiplication de familles recomposées, mais l’apparition d’une multiplicité d’églises, dont quelques unes se sont spécialisées dans l’exorcisme / guérison de ces enfants dits sorciers ( ). Nous y reviendrons.

L’existence de cette désignation d’enfants comme sorciers confronte dès lors l’intervenant occidental à la question de la sorcellerie dans la culture africaine. Pour m’aider à tenter d’y voir clair, lors de mes séjours à Lubumbashi, j’ai eu la chance de pouvoir travailler avec plus de quarante professionnels de l’enfance en y animant une formation interactive( ). Y fut abordé principalement ce que dans notre jargon occidental, nous appelons la psychothérapie institutionnelle ( ) et son organisation.

Un des premiers modules de la formation présentait les « grands principes » de la systémique. Cette théorie passe parfaitement la barrière des cultures. Elle facilite même la contextualisation des différences culturelles, puisqu’une façon de définir un système humain, c’est un ensemble d’individus en interaction partageant certaines valeurs et/ou finalités et échangeant par une frontière plus ou moins perméable avec les systèmes extérieurs.

Cette définition, d’emblée acceptée et assimilée par les participants, se révélera très féconde pour aborder la compréhension de la sorcellerie dans le contexte africain, mais aussi autres croyances dans le contexte occidental.

2.    Le modèle « bio-psycho-social » en Occident

En analysant avec les participants les causes de la « vulnérabilité » des enfants en Afrique, il fut assez facile et éclairant de classifier ces causes en cinq catégories :
?    Les maladies et autres affections corporelles
?    Les troubles du développement (en gros : les handicaps intellectuels, les séquelles développementales de la malnutrition, …)
?    Les troubles psychologiques de l’enfant (troubles des comportements principalement)
?    Les dysfonctionnements familiaux (divorce, négligence, maltraitance, …)
?    Les dysfonctionnements sociaux (guerre, déplacements, problèmes économiques, « absence d’Etat » , …)
Les deux dernières catégories étaient bien sûr les plus pointées du doigt par les participants, mais les cinq catégories étaient bien identifiées.

Ce tableau permettait de présenter une conception occidentale de l’être humain : « un sujet bio-psycho-social ».












En Occident, cette approche est fondée/étudiée par une série de sciences qui, toutes, donnent un éclairage partiel de cette conception globale du sujet humain.
En simplifiant : pour le « BIO » pur, c’est la médecine ; pour le « DEVELOPPEMENT », c’est la pédagogie ; pour le « PSYCHO », c’est la psychologie ou la psychanalyse ; pour la « FAMILLE », c’est la systémique ; pour le « SOCIAL », c’est la sociologie, ou la criminologie.

Outre l’étude de ces différentes facettes du « bio-psycho-social », ces sciences permettent le développement d’outils thérapeutiques ou d’intervention par rapport aux dysfonctionnements de ces différentes facettes.  La médecine étudie le corps et le traite ; la pédagogie analyse le développement de l’enfant et de l’adolescent, et met en place les enseignements adaptés aux différents handicaps et autres troubles du développement ; la psychologie et la psychanalyse étudient le psychisme et proposent de le traiter ; la sociologie ou la criminologie permettent de développer des outils d’action sociale ou politique.

En quelque sorte, on peut dire que les différents champs du biopsychosocial existent parce qu’ils sont définis comme tel par la science, ou par des sciences.

C’est un peu court, peut-être, mais jusque là, africains et occidentaux sont d’accord.
Ce qui donne le schéma suivant :













3.    Les explications étiologiques des pathologies en Afrique

En Afrique, à côté des explications scientifiques pour comprendre les pathologies physiques ou psychiques, il y a encore très largement la conviction que ces pathologies sont liées à des phénomènes que nous appellerons, pour faire simple, des phénomènes spirituels. On y retrouve la (les) religion(s) ainsi que la sorcellerie, toujours omniprésente en R.D.C.

Ainsi, face à la maladie ou à la mort, coexistent chez la plupart des Congolais, en proportions variables, une conviction de type scientifique (par exemple l’origine microbienne d’une maladie) et une conviction de l’intervention d’un esprit ou d’un sorcier.
Pour le traitement, ils auront recours à la médecine (occidentale ou traditionnelle), mais aussi à des pratiques occultes.  Le degré de croyance dans la sorcellerie peut être variable, mais il est rarement à zéro.  Ainsi, dans un des groupes que nous avons animé, la conviction qu’il n’existait pas d’enfants-sorciers était générale.  Cependant, ce même groupe confirmait à la quasi unanimité le récit suivant d’un des membres :

A Kalema, une ville au bord du lac Tanganyika, lors des guerres de 1996, éclate une épidémie de choléra.  A cette époque, tous les humanitaires ont quitté la région, et le système sanitaire est inexistant.
La rumeur se répand que des sorciers sont responsables de l’épidémie.  Une trentaine de vieillards, désignés comme sorciers, sont tués le jour même.  Le lendemain, l’épidémie a disparu. Cet épisode est resté dans les mémoires sous le nom d’opération MATEMBELE.

La véracité de ce récit, avec son épilogue – la disparition de l’épidémie –, fut attestée par les participants avec la même conviction que celle que je mis à faire des hypothèses sur l’origine d’une pollution des eaux potables du lac par le vibrion du choléra, suite à la dégradation des conditions sanitaires.

Les réactions des auditeurs à ce récit montrent que l’explication du phénomène « choléra » dépend du système de croyance de l’auditeur.  Les auditeurs africains ont suivi le narrateur dans l’explication venue d’un monde spirituel.  L’auditeur occidental l’a interprété avec son système de croyance dans une cause scientifiquement observable.



4.    Les croyances

Ceci dit, la croyance en une action du monde spirituel sur le biopsychosocial est universelle.  Le monde occidental reste, de façon plus ou moins importante selon les régions et les personnes, influencé par la religion chrétienne.  Les trains pour Lourdes sont moins nombreux certes, mais toujours aussi bondés.  Les superstitions restent présentes et les vendredi 13, les ventes de billets de Lotto explosent.  En bref, les croyances dans des éléments spirituels et/ou surnaturels restent présentes dans l’Occident scientifique également.

Ce qui est différent, c’est la « place sociale » qu’occupent ces croyances.  En effet, depuis la deuxième moitié du XXème siècle en Occident, la religion est devenue de plus en plus une affaire privée.  Le rôle social de la religion chrétienne s’est amenuisé.  Notons que cela n’a pas empêché le développement d’une multiplicité d’autres croyances spirituelles (le bouddhisme, par exemple) ou « para-scientifiques » (comme les médecines parallèles).  Ces croyances se développent dans des sous-systèmes sociaux occidentaux, définis précisément par l’adhésion à un type de croyance.

Ceci permet une définition systémique anthropologique de la croyance, définition quelque peu tautologique : « Une croyance existe dans le système où on y croit ».

Cette définition permet de faire l’impasse sur « la vérité ». La croyance appartient à un système humain, plus ou moins étendu, à l’intérieur duquel elle est considérée comme une vérité.


5.    L’huile et le café au lait sucré

Lors de la formation, une partie des discussions a porté sur la coexistence des modèles explicatifs « scientifique » et « spirituel » des phénomènes humains.

A l’intérieur du modèle scientifique, on procède par « induction/déduction ». Ce qui est observé et étudié par la science entre de facto dans une science particulière. Et pourtant, les différentes sciences se questionnent, se mélangent, s’interpénètrent. Toute découverte ou hypothèse doit rester soumise au principe de réfutabilité. Pour faire bref, le modèle scientifique est un modèle actif et intégratif. Les religions ou la sorcellerie y sont des objets d’étude via la sociologie, l’anthropologie, l’ethnologie. Dans l’approche « biopsychosociale », le spirituel est étudié tant dans les sciences du champ « social », que dans celles du champ « psychologique » individuel ou encore dans l’interface « psychosocial ».

Le modèle spirituel quant à lui est un modèle qui ne se mêle pas du (au) scientifique. Il définit des valeurs, assigne des places sociales et/ou relationnelles dans un système humain, voire dans une cosmologie( ). Il ne peut être remis en question sous peine d’hérésie. Il ne coexiste qu’en parallèle avec la science et est donc « dissocié » de celle-ci.

Une métaphore fut éclairante pour le groupe de formation.

Le modèle « scientifique » fut décrit comme une bouteille remplie de café lyophilisé, de lait en poudre, de sucre et d’eau.  Quand on secoue le tout, on a une bouteille de café au lait sucré.  Le modèle explicatif « bio-psycho-social » fonctionne de cette manière.  Tous les éléments se mélangent dans un système homogène.

Par contre, si un membre du système explicatif scientifique rencontre un membre du système explicatif spirituel, il ne peut le comprendre qu’en restant « dissocié » des croyances spirituelles. Inversement, le membre d’un système de croyance spirituel ne peut communiquer avec un membre des systèmes scientifiques qu’en « dissociant » les deux systèmes de pensée. C’est ce qui se passe fréquemment en Afrique, où les deux systèmes coexistent, se mélangent éventuellement un temps (par exemple lors d’une rencontre comme la formation évoquée), mais ne deviendront jamais un système homogène. De la même manière que, si on remplit la bouteille d’une moitié de café au lait sucré et d’une moitié d’huile, on aura beau secouer le tout, l’élément « huile – spirituel » flottera toujours au-dessus du « café au lait sucré – scientifiquement homogène ».

 
6.    La science est une croyance

Ceci étant dit, la science elle-même peut alimenter des croyances, particulièrement dans la sphère médico-psychologique, y compris dans le monde occidental.
En effet, une part de la fonction sociale des croyances (africaines ou occidentales) est de tenter de répondre aux angoisses et mystères de l’existence, de façon « non-scientifique ».
Ainsi, les médicaments psychotropes occupent une niche thérapeutique pour répondre à un malaise existentiel chez bien des occidentaux, sans que ces derniers ne soient nécessairement atteints d’un trouble psychiatrique.  L’affaire du Prozac ( ) à la fin du siècle dernier, illustre bien ce phénomène.  Je fais partie de ce sous-système de psys adeptes de la croyance que l’utilité des psychotropes dans les malaises existentiels est en bonne partie illusoire et leur usage souvent dangereux (voir par exemple les toxicomanies aux benzodiazépines induites par des prescriptions abusives), mais que cela profite aux firmes pharmaceutiques, scientifiquement reconnues et installées.  Le développement de l’usage des antidépresseurs chez les patients qui se sentent déprimés, sans dépression avérée, en est un exemple.

De façon plus générale, disons que le geste de prendre un produit « désigné médicament », quelle que soit la substance, a un effet thérapeutique placebo, pour peu que le patient « y croie ». Le recours au médicament est donc tant un traitement scientifique, qu’un traitement relevant d’un système de croyance.

Revenons en Afrique, pour faire un parallèle entre les croyances de sorcellerie africaine et celles des sciences occidentales.


7.    Les enfants sorciers et les enfants TDAH

Les enfants-sorciers sont un phénomène relativement nouveau, remontant au dernier quart du XXème siècle. Comme signalé, il s’est développé dans un contexte culturel où se perdent organisation sociale et repères traditionnels.  Les familles sont déconstruites et reconstruites au fil des guerres et des exodes, au fil des morts et des divorces.  L’instabilité politique et le cataclysme économique achèvent la déconstruction du lien social en République Démocratique du Congo.  Les repères culturels traditionnels ne tiennent plus comme référents sociaux organisateurs.

Un tel contexte est propice au développement de nouvelles croyances et de faux prophètes.  On observe en effet en RDC le développement de nombreuses églises, habituellement d’inspiration chrétienne, et créant des systèmes très proches de la population.  Souvent ces églises locales, dirigées par un (ou une) pasteur(e) charismatique, organisent des services de solidarité sociale.  Souvent aussi, ces églises organisent des collectes qui permettent au pasteur charismatique de sortir de la misère économique.  Disons que la plupart des églises (et leurs pasteurs) « font du bien » à la population mais font aussi des bénéfices…  Et donc, le prosélytisme est vital.

Une de ces nouvelles églises (l’Eglise du Réveil), s’est peu à peu spécialisée dans l’exorcisme / guérison des enfants-sorciers.  Se développe alors un système de rétro-action positive dans un système où coexistent d’une part la croyance dans l’existence d’enfants-sorciers et d’autre part la croyance dans une thérapeutique pour les guérir.  En quelque sorte, la guérison avalise la pathologie.  Ces enfants désignés sorciers sont habituellement des enfants soit difficiles ou inquiétants (même l’énurésie, par exemple, peut être un indice pour la désignation), soit rejetés par l’un ou l’autre parent (les « marâtres », comme on appelle les belles-mères en République Démocratique du Congo, jouent un rôle souvent déterminant dans les désignations).  Bref, ce sont des enfants « qui dérangent » ( ).

A la même époque, en Occident, se développe une nouvelle pathologie pédopsychiatrique : les enfants ADHD pour les anglo-saxons, ou TDAH pour les francophones.

Cette pathologie se développe en même temps qu’apparaît un remède scientifiquement validé, le méthylphénidate (ou Rilatine®, ou Ritaline®, dans son appellation commerciale).  Ici aussi, les « guérisons » des enfants TDAH par le méthylphénidate confirment le diagnostic d’une pathologie guérissable de ces enfants occidentaux agités, dispersés, déconcentrés, bref dérangeants.

En toute bonne conscience de bien faire, le nombre de dépistages et de traitements peut croître.  Et le bénéfice des sociétés pharmaceutiques également ( ).

Lorsqu’en R.D.C., je raconte l’histoire des petits occidentaux TDAH et du méthylphénidate, le parallèle entre les enfants-sorciers et les Eglises du Réveil est éclairant.  Au niveau social, en Occident, les parents sont en perte de repères éducatifs, et souvent désemparés face à certains caractères rebelles ou agités.  De nouveaux prophètes–médecins administrent un traitement-potion, qui fait l’impasse sur le sens psychorelationnel du symptôme et sa fonction dans la famille. Tout comme la désignation d’enfant-sorcier oblitère tout questionnement sur le fonctionnement familial qui a mené à cette désignation.

Comme le disait un des participants à l’issue de la discussion : « Tout ça, c’est à cause des capitalistes ».


8.    Abus des croyances et conclusion

Certes, je suis pris moi-même dans mon système de croyance.

Ma manière de démontrer qu’il y a des excès provenant d’« abus de croyance » tant dans les systèmes à croyance « spirituelle » que dans les systèmes à croyance « scientifique » est sans doute excessive par son côté simplificateur.

Ma croyance, donc peut-être fausse, est qu’il faut rester critique, y compris vis-à-vis des valeurs de nos propres systèmes d’appartenance. Il n’y a aucune raison que l’appartenance à la « communauté scientifique » permette d’échapper à cette règle.

Pas plus que le système scientifique ne peut échapper aux abus des « capitalistes » sur les crédules.

 
BIBLIOGRAPHIE


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        http://www.amnestyinternational.be/doc/article205.html

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