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Psychiatre infanto-juvénile et psychothérapeute.

Ph. Kinoo, "Concepts de prise en charge individuelle, familiale et sociale des enfants dits « vulnérables »" dans Françoise Digneffe et Kaumba Lufunda (sous la direction de) Criminologie et Droits Humains en République Démocratique du Congo, Afrique-Editions/Larcier, 2008, pp 245-254.

INTRODUCTION

Je ne suis ni professeur, ni chercheur, ni même criminologue mais médecin psychiatre d'enfants et si le Professeur DIGNEFFE et le comité scientifique m'ont invité pour ce congrès, c'est vraisemblablement pour une double raison:

a)    une modeste expérience africaine, où j'ai pu, lors des 2 séjours à Kinshasa en 1999, puis en 2003, travailler avec des personnes et des organismes s'occupant de la démobilisation des enfants soldats, ainsi que des enfants des rues et des enfants désignés sorciers.

b)    mon travail en Belgique avec la délinquance juvénile, et surtout les traitements "institutionnels" des jeunes présentant des troubles des conduites au sens large (délinquance, violence, décrochage social et scolaire,…). Je travaille ou ai travaillé dans des centres de jour, des centres d'hébergement, une prison pour mineurs délinquants.

Si les contextes politiques, sociaux et culturels sont bien différents, on peut repérer cependant des "invariants transculturels" dans le travail avec les enfants et les jeunes. Cette conviction vient également du fait que, dirigeant depuis 5 ans un centre de jour psychiatrique pour enfants dans le cadre des Cliniques Universitaires Saint-Luc, j'ai pu accueillir à de nombreuses reprises des psychologues, des médecins pédopsychiatres, des infirmiers,…africains venant effectuer un stage, de quelques semaines ou de quelques mois, au sein de notre service. Tous ont témoigné que notre travail thérapeutique institutionnel, tant dans de philosophie que dans son organisation, et même dans ses moyens, était tout à fait "exportable" vers l'Afrique.

C'est donc aussi cette collaboration avec des collègues africains en Belgique qui fait que je m'autorise à parler devant vous.

Ce que je vais vous exposer est donc dans le fil de cette conviction: il existe pour le travail avec les enfants et les jeunes dits "vulnérables" ou "en situation difficile" des invariants transculturels. Ce que je développe dans le travail avec les enfants et les jeunes en Belgique devrait résonner, bien sûr avec des nuances, mais sans doute sans grandes différences auprès des travailleurs sociaux et éducateurs spécialisés exerçant en milieu africain.

Enfin, comme l'exposé de Georges MULUMBWA nous éclaire à partir de la linguistique sur le vécu des enfants des rues, je suis un fervent partisan des échanges interdisciplinaires sur une même problématique.

2.    QUI SONT CES JEUNES ET CES ENFANTS?

On les dits parfois "vulnérables" – "pouvant être blessés". En fait, ce sont tous des enfants déjà blessés, et qui ont trouvé des solutions de survie marginale. Raoul KIENGE KIENGE a parlé de leur vulnérabilité sociale, de leur vulnérabilité physique. La contribution du recteur KAUMDA montre par exemple que leur "index de masse corporelle" est à 17… c'est à dire juste au dessus du niveau de dénutrition (qui est à 16…): physiquement également, on peut donc dire qu'ils ont trouvé un équilibre, juste au bord de la survie.

Qu'ils soient enfants soldats, orphelins sans familles, enfants dits sorciers, jeunes abandonnés ou rejetés par la famille, on pourrait qualifier leur état comme la conjonction de:

•    blessures ou traumatismes psychologiques, moraux,…
•    mécanismes de survie.

Nos interventions devront donc d'une part viser à panser leur blessures, mais aussi à les "convaincre" qu'ils peuvent laisser tomber leurs mécanismes de survie pour nous suivre dans une opération de "sauvetage".


 
3    BESOINS ET RÉPONSES AUX BESOINS

a)    Les besoins au niveau individuel

•    Le besoin de sécurité

Vraisemblablement le besoin prioritaire. Ce n'est que si la réponse à ce besoin est assurée que le jeune pourra s'engager dans une relation de confiance suffisante, et, consécutivement, accepter l'aide et s'engager dans les projets qui le concernent.

En effet, on pourrait définir l'enfant vulnérable plus par l'insécurité qui a caractérisé et caractérise sa situation au moins autant que par les traumatismes subis.

En effet, l'adulte pour ces enfants, est devenu "non-fiable". Soit parce qu'il a disparu de son univers comme ressource positive (mort, abandon, quelles qu'en soient les raisons) parce qu'il est devenu abuseur ou persécuteur (enfants soldats, enfants rejetés et/ou maltraités).

Il s'agira donc pour l'intervenant de créer une relation de confiance telle que l'enfant puisse le percevoir non plus comme un adulte dont il faut se méfier (un "paysan", comme le révèle Georges MULUMBWA dans sa contribution sur le langage des enfants des rues), mais comme un allié, un adulte bienveillant (un "myfriend" ou un "monfra" dans leur langage). Le récit concernant "André" (toujours dans la contribution de Georges MULUMBWA) est éclairant également en montrant que l'appartenance à un groupe d'enfants des rues donne un sentiment très fort de sécurité et de puissance (André parle de son groupe "l'Etat Major", qu'il voit capable de tuer si nécessaire ceux qui le menaceraient). On comprend mieux ainsi que, paradoxalement, un enfant des rues puisse sentir "en sécurité" dans la rue et qu'il y a tout un travail relationnel à faire de la part de l'intervenant pour que le jeune lâche cette sécurité de son groupe d'appartenance et considère l'intervenant plus digne de confiance que ses compagnons d'infortune…
 
•    Le besoin d'écoute

Lorsque le jeune se sent suffisamment en sécurité, c'est-à-dire quand il se sent en confiance par rapport à la structure d'accueil et aux personnes qui la composent, il va peu à peu pouvoir transmettre ce qu'il en est de ses expériences, émotions, attentes personnelles. Il faut donc mettre en place des moments formels et informels d'écoute, dès l'entrée, mais aussi au fil du temps.

Ecouter le jeune, c'est à la fois une écoute non directive (et pas le remplissage de grilles standardisées), mais aussi la capacité de s'engager avec l'enfant dans une "co-construction" de l'entretien. Le jeune doit percevoir en quelque sorte que ce qu'il dit sert à élaborer, c'est à dire à mettre du sens sur ce qu'il a vécu, ainsi que sur ce qui va se mettre en place pour son avenir.

•    Le besoin d'un projet d'avenir

Même s'il est impossible de garantir quoique ce soit quant à son avenir, il est nécessaire que le jeune puisse élaborer des projets personnels réalistes (et donc, corollairement, faire le deuil de ses projets ou attentes irréalistes), pour le retour en famille et chez des familiers, et surtout pour une formation. J'y reviens dans la partie 3, "la prise en charge".


b)    Les besoins au niveau familial

C'est évidemment une priorité pour ces enfants, lorsque c'est possible, d'organiser le retour en famille ou en famille élargie. Dans sa contribution, le recteur KAUMBA signale que pour 80 % des enfants des rues, la famille reste, malgré tout, un lieu de vie positif et idéalisé.

Pour ce faire, il faut une sensibilisation des intervenants au travail famille. Pratiquement, la base de ce travail est, comme pour le jeune, la capacité de créer un lien de confiance, à partir duquel on peut élaborer un "projet familial spécifique".

Pour établir ce lien, la connaissance des éléments culturels sont évidemment importants. Cependant, des invariants transculturels existent aussi dans ce travail.
Principalement, ce sont le respect et le non jugement. Comme intervenant familial, nous devons pouvoir entrer en contact avec chaque nouvelle famille sans a priori ou préjugé. Ce danger du préjugé existe même quand les intervenants sont de la même culture ou de la même ethnie. Je renvoie ici à l'exposé de Raoul KIENGE KIENGE, qui, citant Bourdieu, mettait en garde contre les "pièges de l'évidence". Parfois se sentir très proche culturellement de la famille fait que, paradoxalement, on sera moins à l'écoute de ce qui fait la particularité de leur histoire familiale. Le respect et le non-jugement, c'est ce qui permet, quand la famille est en confiance, d'écouter ce qui pour eux est le problème (et pas pour nous), ce qui pour eux serait nécessaire pour arriver à des solutions ou des améliorations permettant le retour du jeune ou de l'enfant dans de bonnes conditions.

Certes, il faut parfois que l'intervenant dans le travail famille puisse se montrer "directif", ou, plus justement "structurant": il ne peut suivre une famille dans un projet avec lequel il n'est pas d'accord ou qu'il sait irréaliste. Mais ce point de désaccord doit être le point de départ d'un travail d'élaboration, de construction commune et non la cause d'un arrêt de travail ou d'une "prise de pouvoir" de l'intervenant sur la famille: "Sur ce point nous ne sommes pas d'accord. Bien. Comment allons-nous résoudre ce problème?" Ce n'est que si on constate que le blocage est complet, qu'il faudrait alors pouvoir se référer à une autorité extérieure qui peut trancher (voir point 2.C).


c)    Besoins sociaux

Bien sûr, la prise en charge d'enfants vulnérables est d'autant plus facilitée que le réseau social de l'enfance fonctionne de façon satisfaisante: scolarisation, centre de formations,…

Cependant, même quand la société fonctionne relativement bien dans son organisation, les jeunes vulnérables restent bien souvent des jeunes qui ont du mal à s'intégrer dans les structures "officielles". Nous y reviendrons dans la dernière partie: le réseau de "communautaire".

Ce qui semble une première nécessité sociale pour les jeunes vulnérables – et je rejoins ici bon nombre d'orateurs de ce colloque -, c'est un dispositif judiciaire chargé de l'intérêt et de la protection de ces mineurs.


Intérêt du mineur est à comprendre au sens large. Pour préciser mieux ma pensée, disons que ces mineurs sont habituellement confrontés à un déficit d'autorité.

D'abord parce qu'il n'y a plus d'autorité parentale de facto qui s'exerce sur eux: les parents sont loins, disparus, morts, ou ont coupé le contact. Le résultat est que ces jeunes n'ont plus une autorité légale qui s'exerce sur eux. Cependant, on observe qu'ils se sont arrangés entre eux pour rétablir une autorité au sein de leur groupe d'appartenance. Dans son exposé, Moïse CIFENDE, raconte comment l'ordinateur volé par les enfants de la rue a été restitué à son propriétaire quand le "chef du groupe" l'a décidé.

Ensuite, parce qu'ils sont souvent obligés de se débrouiller, et qu'ils commettent bien souvent des délits. Or, le délit d'un jeune vulnérable n'a pas nécessairement le même sens qu'un délit d'adulte, et la sanction éventuellement nécessaire doit elle aussi être d'un autre ordre que les sanctions pour les adultes.

Le "besoin de justice" de ces jeunes est donc d'une part d'un droit protectionnel, où une autorité sociale de tutelle peut prendre la place de l'autorité parentale défaillante, et d'autre part d'un droit pénal adapté à leur âge et à leur problématique. Ce n'est pas à moi, le "psy de service", de développer plus avant ce thème. Raoul KIENGE KIENGE l'a fort bien fait dans sa contribution. Cependant, en tant que médecin psychiatre d'enfants, je tiens à dire combien pour un jeune ces deux effets de la justice sont structurants: une fonction protectionnelle, mais aussi une fonction réparatrice, telle qu'on la retrouve dans bon nombre de pays. L'expérience africaine de "justice de médiation" plus que de justice "sanctionnante" est tout à fait intéressante pour les mineurs délinquants.

 
4    LE TRAVAIL DANS LES CENTRES DE PRISE EN CHARGE

Que le centre de prise en charge – la plaque tournante en quelque sorte du travail avec les enfants vulnérables – soit un centre résidentiel ou un centre de jour, les bases du travail sont identiques. Avec mes mots de psy, je dirai: soigner et cicatriser leurs blessures, dans tous les sens du terme (physique, psychologique) et les amener à une réinsertion sociale.

a)    Respect, structure, exigence et bienveillance

Les intervenants (travailleurs sociaux, éducateurs) qui auront à s'occuper d'un jeune vulnérable veilleront à réinstaurer des relations humaines basées sur le respect mutuel. Respect du jeune de la part de l'intervenant; respect de l'intervenant de la part des jeunes; respect des jeunes entre eux. (C'est par respect pour l'intervenant que l'ordinateur de Moïse CIFENTE a été rendu par les enfants des rues à son propriétaire. Et ce respect, l'intervenant l'avait gagné en respectant l'enfant lorsqu'il l'a défendu devant les autorités. On voit bien ainsi que le respect n'est pas quelque chose qui s'impose, mais qui se gagne dans une réciprocité relationnelle). Ce respect tient en partie à un "règlement d'ordre intérieur", reprenant quelques règles – souvent évidentes – de convivialité (politesse, pas de violence, pas d'alcool ni de drogue, pas de relations sexuelles dans le centre…), mais plus fondamentalement cela tient à l'attitude de base de l'intervenant. S'il y a, de la part des intervenants, des mécanismes (trop systématiques) de mépris de certain, de certains avantages à d'autres s'il y a des "chouchous", des privilégiés,… le règlement le plus parfait, explicitement clair, sera contredit implicitement par l'attitude méprisante, agressive ou discriminatoire de l'adulte sensé faire appliquer le respect dans le groupe.

Ensuite, il est important que le centre – de jour ou résidentiel – soit bien structuré dans le temps. La base de la prise en charge (au sens large) dans une institution est moins l'écoute que la structure, l'organisation. En effet, quand une structure est mise en place, avec un horaire, des activités prévues (et assurées), avec des adultes qui sont présents et actifs, on peut alors développer un autre outil thérapeutique: l'exigence. Je m'explique: en effet, on ne peut exiger d'un jeune de nous faire confiance (la confiance s'acquiert, elle ne s'impose pas), ni de se confier à vous (puisqu'il ne peut le faire avec franchise que s'il nous fait confiance,…), cependant, on peut exiger une présence, une correction, un engagement, dans un contexte institutionnel donné.
Mais cette exigence ne peut pas être à sens unique. On ne peut l'exiger du jeune de façon cohérente, que si les adultes de l'équipe montrent l'exemple du respect des exigences. Si pour des raisons futiles, ou de mauvaise organisation, ce qui est prévu n'est pas respecté par l'adulte, le jeune a peu de raisons de croire que de répondre aux exigences pour lui aura du sens, puisque les adultes ne tiennent pas leurs propres engagements.

Et pour arriver à cette structure rassurante, où on attend de chacun qu'il fasse ce qu'il a dit, il est nécessaire de pouvoir compter sur une bonne organisation et sur des adultes "de qualité". Ce sont moins les moyens qui sont importants que l'organisation et l'implication d'adultes compétents.

Enfin, surtout pour des enfants vulnérables qui ont connu de nombreuses brimades, il faut pouvoir réinstaurer un climat relationnel de bienveillance.

Cela veut dire que les adultes qui travaillent avec ces jeunes doivent tenter de faire plus attention à ce que le jeune fait de bien que ce qu'il fait de mal. La malveillance, c'est surveiller le mal; la bienveillance, c'est surveiller le bien. Pour ces jeunes, il est indispensable d'avoir une approche de renforcement positif, d'encouragement, bien plus qu'un programme de sanction, de répression.

Certes, l'adulte peut sanctionner un comportement inadéquat, mais même alors, il peut le faire plus dans un esprit de réparation ("là tu as mal agi, tu peux poser un acte réparateur où tu fais le bien") que dans le seul esprit de sanction ("tu as mal agi, donc tu subiras aussi du mal"). La tradition africaine de justice de médiation dont parlait Raoul KIENGE KIENGE va bien dans ce sens.


b)    Le réseau communautaire

Le centre de prise en charge seul ne suffit évidemment pas. Dès qu'un jeune y est pris en charge, c'est dans l'idée qu'il sorte vers un autre lieu de vie, vers une formation ou un travail.

Pour faire ce travail de sortie, on peut compter, quand elles existent, sur certaines structures d'aides "officielles" (écoles, centres de formation, lieux de travail,…), mais une des caractéristiques de ces jeunes, c'est qu'ils tiennent souvent bien moins bien que d'autres dans ces structures officielles.

On constate que, bien souvent, avant que de pouvoir intégrer et s'adapter à une structure et à ses règles et exigences, il faut qu'ils puissent trouver là encore une ou des personnes qui peuvent tenir cette fonction d'exigence et de bienveillance, et de reconnaître leurs compétences et leur inventivité.

Pratiquement, dans le travail avec ces jeunes, il est souvent plus intéressant d'avoir non pas la liste des centres de formation à la mécanique, qu'un carnet d'adresses avec le nom de quelques mécaniciens et garagistes qui "savent s'y prendre" avec de tels jeunes, et qui, corollairement, savent qu'en cas de problème, les intervenants du centre d'accueil seront là pour régler le problème. Il y a donc là un "temps de travail en réseau", où les relais sont "personnalisés" et où, au fil du temps, des liens de collaboration et de confiance se tissent entre les professionnels. Il ne semble pas nécessaire de prévoir de nouvelles et lourdes structures intermédiaires: le "réseau communautaire" est dans ces situations plus efficace en coût et en qualité de travail.


5    CONCLUSIONS

En terminant par cette notion de réseau communautaire et interpersonnel dans le travail avec les jeunes vulnérables, je ne peux m'empêcher de faire le lien avec des rencontres comme celles d'un colloque: dépasser le stade d'idées pour arriver à un réel échange entre partenaires, avec nos différences, mais avec un objectif commun, le partage de pratiques, dans le respect et la confiance. Ceci dit, pour qu'un tel congrès "fonctionne bien", il faut aussi dans l'organisation de la structure et de l'exigence. Je tiens à remercier les organisateurs de ce colloque, du plus modeste au plus grand, qui ont été les garants d'un modèle de structure, d'exigence et de bienveillance, bel exemple concret des concepts que j'ai eu le plaisir de développer.